jeudi 26 octobre 2017

Le nom de la poétesse Anna Gréki apparaît pour la première fois en 1960…

Le poète et éditeur français Francis Combes rappelle dans l’introduction: « Les poètes et la guerre d’Algérie », recueil  publié par la Biennale internationale des poètes du Val de Marne en 2012 :

 « En 1960 la revue Action poétique publia un numéro spécial contre la guerre d’Algérie (qui fut avec le numéro « spécial Chili », de 1971, celui qui connut la plus grande diffusion : plus de six mille exemplaires… ce qui n’est pas rien pour une revue de poésie, même dans les années 60) ».

Le nom d’Anna Gréki, le 7ème sur la liste de haut en bas,
apparaît sur la couverture de ACTION POÉTIQUE

Dans ce numéro 12 (décembre 1960) préparé par Gilles Fournel, poète, ancien instituteur et, à cette époque, producteur et animateur d’émissions culturelles et poétiques à l’ORTF, paraissent , entre autres, des textes des poètes  Guillevic, Lanza del Vasto, Pierre Seghers, Antoine Vitez, Henri Deluy, Anna Greki (avec les poèmes Les nuits le jour dédié à la mémoire de Raymonde Peschard et L'espoir, dédié à Jacqueline Guerroudj), Charles Dobzynski, Serge Bec, Alain LanceFranck Venaille, Youri, Yves Broussard, etc, avec des dessins de Lapoujade, Corneille, Louis Pons et Michel Raffaelli .
Il faut quand même savoir qu’à cette époque où « la guerre d’Algérie » n’était officiellement et légalement nommée que par la formule « les événements d’Algérie » avec  ses « actions de maintien de l’ordre», Gilles Fournel avait déjà, en 1957, courageusement initié une anthologie qui avait pour titre : Les poètes français contre la guerre, avec les textes choisis des poètes Marc Alyn, Lily Bazalgette, Marcel Béalu, Pierre Béarn, Luc Bérimont, Jean Bouhier ... (publié à L'Orphéon, 1957)
  
*

D’Alger, je contacte par téléphone, le lundi 29 septembre 2014, Henri Deluy, directeur de la revue Action Poétique depuis 1958, considérée comme l’une des plus anciennes revues de poésie française … se désole de ne pouvoir me dire grand-chose sur Anna Gréki. « Ce que je sais c’est que j’avais reçu ces deux poèmes d’Anna par l’intermédiaire  d’un courrier postal envoyé par Serge Bec. Nous savions par Bec qu’elle était une personnalité. Pour nous ces poèmes étaient avant tout un témoignage direct d’une personne, une poétesse, pleinement engagée dans le combat libérateur de son peuple contre le colonialisme français »


LES NUITS LE JOUR
                                                      
                                               Pour Raymonde Peschard


[…] Pourrais-je dire les nuits ourlées de néon
Sur la mer chatoyant de tous ses yeux de paon
Ces soirs bleus où la ville allume ses étoiles
Les étoiles douces comme des grains de plomb
-Et d’autres nuits noires claquant comme une voile
Sur les djébels muets aux poitrines trouées
Où coulent sur la chair des étoiles plombées

Pourrais-je dire les nuits creuses dans un jour
Alluvial parsemé de misères témoins
Nuits troglodytes dynamitées haletantes
Nuits suspendues à un regard d’enfant – brillantes
Bulles égrenées à la merci d’un coup de poing
Contre des murs d’un coup de pioche en plus en moins
Bulles lisses d’armes qui creuseront le jour


[…] Pourrais-je dire la nuit dans l’eau dans le froid
Dans l’attente dans la peur dans l’ignorance
-Et si le jour attendu ne se levait pas-
Pourrais-je dire les nuits passées en confiance
Dans ces demeures taciturnes où la joie
D’être chez soi infuse lentement à la
Façon d’une verveine d’un thé à la menthe

Je ne parle que des nuits quand c’est dans un lait
Roux d’automne
Alors que le ciel à fleur de terre
N’est qu’un humus mousseux où crépite la joie
Quand c’est d’un plein soleil nerveux qu’elle a glissé
Dans la nuit plate suivant une étoile douce
Qui a travers la tête blonde de Thaous
Fit croire en plein midi que la nuit est dans l’air

Je parle des nuits car il n’existe qu’un jour
C’est celui-là qui fut frappé dans sa montée
D’une balle en plein front en plein cœur d’un combat
Sur les hautes plaines du Nord Constantinois
C’est celui-là qui va retomber en éclats
Briseurs de nuits roidies – et les ensoleiller
J’oublie les nuits mais il n’existe qu’un jour

Raymonde Peschard
Par Mustapha Boutadjine
Paris 2012 – Graphisme-collage, 100 x 81



EL AMAL                      
                                                          
                                                                      
                                                                               Pour Jacqueline



Le Tribunal permanent des Forces Armées
En Algérie a condamné à mort l’Espoir
Quand pour la énième fois tombe le soir
Avec son inéluctable saveur de paix

Pour la énième fois l’Espoir a pris ton visage
Ton nom après tant de noms tant de visages
Perdus parlant tant de langues d’un cœur commun
Parlant de corps navrés pour le bonheur commun

Tu as la simplicité de l’indispensable
Côte à côte avec ta rivière responsable
Cailloux brillants de tes paroles herbes folles
De tes yeux  Tu as conquis le droit à la parole

Tu dis à mots précis ce qu’il t’a fallu taire
Longtemps dans le délire noir de leur colère
Armée  Tu dis simplement ce qu’il t’a fallu faire
Pour que fleurisse un sang dévoré de misère

Tu te sers des mots pour dire la vérité
De ces villes explosives comme un printemps
Inédit – la vérité des buissons plombés
Que le combattant obscur cache dans son sang

Sang paysan sang citadin sang d’Algérie
Qui vient de France aussi sang de partout sang sombre
Pour que le seul cœur batte à ne jamais se rompre
Celui d’un peuple puissant et énigmatique

Tendre comme une femme qui soigne des fleurs
Tu dis à douce voix des mots accusateurs
Ces balles que tu as du leur tirer au cœur
Pour que vive ce pays qui sait son honneur

Forte comme une femme aux mains roussies d’acier
Tu caresses tes enfants avec précaution
Et quand leur fatigue se blesse à ta patience
Tu marches dans leurs yeux afin qu’ils se reposent

Cartes battues le ciel est une réussite
A l’heure juvénile où se parfait l’espoir

Propagande des journaux colonialistes alors que Jacqueline Guerroudj est emprisonnée à Serkadji dans la même cellule qu’Anna Gréki, Djamila Bouhired, Fadela Dziria, Louisette Ighilahriz, Baya Hocine, Nassima Heblal,
Eliette Fatma Zohra Loup, Zahia Kharfallah, Zhor Zerari, etc…

Djamila Amrane (photo Abderrahmane Djelfaoui)

Djamila Amrane (Danielle Mine) dont la mère (Jacque Guerroudj) se souvenait de ce jour de 1956 sur la plage de Ain Taya qui lui déclamait des poèmes … « [Anna Gréki] avait déjà un regard et une âme de poète avec lesquels elle séduisait mes enfants, et en particulier ma fille ainée qui la suivait partout. Je la revois assise sur la plage, au cœur d’une jupe en corolle, ses cheveux flottant sur ses épaules, les yeux perdus en mer, laissant couler le sable entre ses doigts, et contant une histoire à ma fille. Image romantique, limpide et éclatante » (Djamal Amrani, Anna Gréki ou le miroir brisé, dans l’hebdomadaire Révolution Africaine du 28 janvier 1988 - rubrique MEMOIRE)

*

Quant à Serge Bec son nom est sur la même couverture d’Action Poétique « guerre d’algérie » de 1960…
L’nterviewant en mai 2002 (chez lui dans le sud de la France, à Apt, en présence de sa femme Annette) ce poète et écrivain occitan qui avait introduit Anna Gréki dans Action poétique, il me précise qu’il avait déjà écrit des poèmes entre 1957 et 1959 au moment où il était appelé du contingent à la Sénia, prés d’Oran.
Le poème qui suit est extrait de son recueil bilingue occitan/français: « Memoria de la carne /  Mémoire de la chair » (Editions : Institut d’Etudes Occitanes. Collection « Messages ». 1960)

Manuscrit de Serge Bec de la page de garde de son livre
qu’il m’envoya d’Apt à Alger (photo Abderrahmane Djelfaoui)


Mon poing arrache le soleil
Planté dans la chair traitre du jour
Comme il ferait d’une pomme d’amour

Pendant ce temps les paroles ont le prix du sang coupé

La guerre s’est clouée dans la bedaine du peuple
La guerre s’enrichit
Et ne cesse d’hypnotiser les oiseaux de son corps.

Le journal est une apocalypse
Neuf cent fellaghas tués
Et les cadavres des petits soldats
Et les charniers qui trouent la lumière
La semaine fut généreuse
Ca fait le compte vous pouvez charger !

Je te dis que les batailles ont le pouvoir de la plus terrible ivresse
Je te dis que les hommes sont faits pour la tuerie

Dans le vent du plateau sec
Les tribunaux militaires se sont levés tels des échafauds
Les magistrats de la première instance aiguiseurs de dernière heure
Tu ne peux pas faire appel
Te tête est trop banale
Les jurés du lichen sauvage
Savent déjà que tu tomberas  

Serge Bec, photo de la couverture de son livre de poèmes en occitan :
« Siéu un païs », Edisud, 1980

Il ajoutait dans ce même entretien de 2002 son irrépressible sentiment de l’amour et de haine contre la guerre en me lisant l’extrait d’une autre d’interview :
«  La Méditerranée, je n’ai jamais cessé de l’aimer, comme la démocratie, comme la femme. C’est la mer-femme. Physiquement : je ne me baigne bien que dans la Méditerranée. Intuitivement : je me sens venir du fond des âges, de ces terres méditerranéennes, du ventre des femmes méditerranéennes. Je suis aimanté par le Sud ! Il était normal que la Méditerranée se confondit, en Algérie, avec mon amour. Il est normal que la femme soit devenue pour moi le rempart contre la guerre, contre les répressions, contre les totalitarismes, et qu’elle tienne une grande place dans ma poésie » …

*

A quel moment exact et dans quel état d’esprit Colette Grégoire, épouse Melki, décide-t-elle de se donner un nom et prénom d’écrivain différents de ceux  de son état civil légal : ANNA GREKI?
Cette volonté de se forger pour elle-même un nom d’art avec lequel elle respire –et va respirer de plus en plus amplement-, s’épanouir en se consolidant par une rectitude inébranlable, est-elle en rapport avec la préoccupation de ses inédits de 1952 (a vingt et un ans) de ne vouloir dire, n’écrire que le vrai ?...

[…] je ne marchande pas mon amour
Je ne vends pas je dis la vérité
Qui n’est pas faite de pain béni et d’eau fraiche
Mais de franche lutte avec mes camarades
D’intelligence de corps avec mes camarades
Nous savons la valeur de la violence
Nous voila durs avec nous-mêmes durs
Car nous savons le prix de la tendresse
Et qu’elle se gagne et qu’elle se paie.

(Poème inédit extrait de la plaquette Hommage à Anna Gréki, édité à l’occasion de l’hommage organisé à la salle des actes de l’université d’Alger par l’Union des Écrivains Algériens, le vendredi 24 juin 1966)

Faire part conservé par Djamila Amrane (Danielle Mine)
et qu’elle m’avait permit de photographier chez elle en novembre 2014

Qu’est-ce donc qui dans ses noms de jeune fille (Grégoire, fille d’instituteurs de l’institution Jules Ferry) ou d’épouse (Melki, dont le mari issu d’un fonds juif berbère constantinois remontant à la nuit des temps, - et qui deviendra brillant expert en finances à l’indépendance-) qu’est ce donc qui pouvait éventuellement  la gêner, la freiner dans l’infini espace de sa vocation de poétesse, d’essayiste et de critique d’art?...
Questions qui mériteraient à elle seule une recherche de longue haleine, questions d’autant plus préoccupantes que Colette continuera longtemps à cultiver l’incognito quant à la personne sociale réelle qui se dénomme Anna Gréki… Souvent des proches, des très proches, ne feront le rapprochement que fortuitement, sur le tard, après coup, après la disparition même d’Anna…

A ce propos, l’écrivain Djamal Mati se souvient : « Dans un lycée prestigieux d’Alger… une professeure de français… une salle de classe… des élèves chahuteurs, abusant de la gentillesse de la femme. C’était, il y a longtemps, trop lointain pour ma mémoire. Comme les rêves d’un enfant. Elle était belle et nous étions, j’en suis sûr, tous, sous le charme de cette jeune femme, blonde... je crois. Oui, belle et blonde. Cela avait duré... un, deux... six mois, plus ? Mes souvenirs sont trop vieux.
Puis, une absence, longue absence. Elle fut remplacée. Elle n’était plus revenue. Un jour, on nous avait appris qu’elle était morte. Inexplicable pour des enfants. Étrangement, j’étais attristé... secrètement. 

Djamel Mati, place Maurice Audin, à la sortie de nos livres respectifs : 
« Yoko et les gens du Barzakh » (roman) et
« Anna Gréki, les mots d’amour, les mots de guerre » (essai)
 [Photographie Abderrahmane Djelfaoui]


« Cette minuscule tranche de vie est restée ancrée en moi... [Poursuit Djamel Mati]les vagues de mes réminiscences la revoyaient, parfois. Le temps a passé, des paquets d’années, il m’arrive, encore, de me rappeler de cette charmante dame, comme d’un rêve éphémère, réveillé par les coïncidences des rencontres — comme celle d’aujourd’hui.
Un soir, au hasard de mes ballades sur le sixième continent, je la rencontre sur une page web. Une vieille photo, un nom, le lycée où elle enseigna, la période, une année peut-être, ou moins, entre 1965 et 1966.
Elle s’appelait Anna Colette Grégoire, « Anna Gréki » : La poétesse...
Rien que ça. »

Seules « ses sœurs », nécessairement – Colette le sait – (et seulement si elles ont lues Algérie Capitale Alger) vont la reconnaitre, ses quelques dizaines de sœurs de prison et de privations à qui elle a lu en temps réel  certains de ses poèmes, écrits depuis sa paillasse … Elle qui avait fortement espérée s’entendre nommer Colette Inal si l’enfer de la guerre n’en avait disposé autrement…

De quelle argile, de quelle grâce,  nait un nom (composé ?) comme celui d’Anna Gréki qui apparait avec la fraîcheur et l’évidence d’un beau ciel d’exil hivernal ?...
On ne peut s’empêcher de prendre en compte dans ce court nom ce qu’il pointe musicalement d’une antique civilisation méditerranéenne, lieu d’érection que depuis les romantiques jusqu’aux dialecticiens du 20ème siècle on nomma: « la patrie de l’enfance de l’art » …
Mais Anna Gréki en initiales, A.G., c’est aussi âgé (e)… comme s’il fallait, peut être également, au deuxième ou au troisième degré, signifier  une fin de jeunesse, une fin de règne ou la fin d’un cycle…

Un nom qui va assez vite devenir le creuset d’une légende, neuve… Au-delà de la résistante-militante physique des années 50 : devenir une des premières féministes de son époque… Comme si (plus consciemment qu’inconsciemment) Grégoire ou Melki, n’auraient été que des étapes ou des sas, dont elle se serait intérieurement délivrée… telle le papillon-oiseau,  dans sa mue … Un nom que personne d’autre ne pourra partager. Un nom sans ascendance…  Un nom luminescent ; elle qui a pourtant beaucoup côtoyé la mort et que la mort ne cessera de serrer au plus prés jusqu'à gagner son corps, sa dépouille…

Comme si en ces dernières et courtes années de sa vie depuis sa « sortie» de Serkadji-Barberousse elle avait une préscience qu’elle devait « allègrement sauter » le siècle, en y abandonnant beaucoup de son état civil imposé durant la période coloniale … L’intuition d’exorciser ou de dépasser par son art la terrible pression des nuages noirs qui s’accumulaient contre toute attente… L’intuition de savourer furtivement mais à fond la caisse l’annonce d’un autre temps, d’une autre temporalité … Mais là, nous nous projetons trot tôt en avant, dans ce qui va advenir d’elle en Avignon d’abord, puis à Tunis avant qu’elle ne retrouve Alger à l’Indépendance, s’y installe, y vive, y écrive, y peigne, y étudie, y voit tant et tant de films, y enseigne enfin avant de décéder subitement une nuit de janvier 1966 à l’âge de 35 ans … 




©Abderrahmane Djelfaoui




lundi 23 octobre 2017

Retour d’un voyage au long cours à l’ouest d’Alger….

Jeudi 5 octobre au matin, au bord de la magnifique baie toute bleue allant d’Arzew à la Salamandre, à quelques kilomètres à l’ouest de Mostaganem, nous étions levés du bon pied, avions pris le petit dej en échangeant nos multiples impressions et photos en nous préparant à quitter l’hôtel situé sur les Sablettes où nous n’avions passé qu’une nuitée…


La journée précédente avait été celle des fortes émotions par la (re) découverte de la maison de Sidi Ali (ex Cassaigne) où Jacques Fournier, fils d’un médecin de la colonisation des monts du Dahra dans les années 1920-50,  avait passé son enfance. (Médecins avaient été également le grand père de Jacques tout comme son oncle, le frère de son père). Une maison qu’il pouvait enfin présenter directement à ses petites filles Delphine et Caroline qui visitaient pour la première fois leur terre originelle d’Afrique…

Sous les grenadiers d’un jardin d’antan…

Dans la rue de la maison, rue baptisée depuis du nom du chahid Dourar Mohamed (1901-1956)

Une grande partie de cette belle journée revenait à Mostefa Abderrahmane, cinéaste, qui aura notre guide depuis Mostaganem et, une fois arrivés à Sidi Ali, aura pu contacter par son savoir faire de terrain, humble  et coutumier, les voisins puis l’un des petits enfants des occupants de la maison (qu’on alla chercher à la mairie) qui nous ouvrit la porte et fit visiter la maison aux Fournier avec la simplicité souriante d’un villageois tranquille…


Demandant pour la petite histoire (comme on dit) à Mostefa Abderrahmane ce que le Dahra représentait pour lui, il me répondit  après un moment de méditation:
« Sidi Ali comme tous les lieux de mémoire où j'ai réalisé la plupart de mes documentaires à l’image des villages et lieux dits de Nekmaria, Oulad Maâlah, Sidi Lakhdar, Hadjadj, Amariche...représente pour moi une halte plus que nécessaire dans le vaste et majestueux Dahra.
C'est dans cette contrée à la fois naturelle et sauvage où j'ai rencontré des êtres d'une générosité sans limites. Face à la caméra, ces femmes et hommes qui ont été de véritables acteurs de la révolution ont livré leurs cœurs et des témoignages forts émouvants toujours à l'aise ; alors que la plupart n'ont jamais été devant une caméra. Leur posture et leurs gestuelles ainsi que leurs paroles m'ont enseigné l'art d'être soi-même, d'être généreux. Ils ont des cœurs où l'on entre sans frapper. »

« Hadjaj Beach »

A une quarantaine de kilomètres à l’est de Mostaganem, Nadir Kaid, retraité, nous reçoit dans son cabanon à la magnifique vue panoramique sur la plage et sur le couchant sur l’horizon marin…

(photo Nadir Kaid)

(Photo Nadir Kaid)

De cette région de vielles montagnes et ses plages, Jacques Fournier écrit dans son livre autobiographique et d’essai « L’Algérie retrouvée » :

« L’Algérie retrouvée. 1924-2014 », page 28, éditions Bouchène ; Paris, Saint Denis, 2014…



C’est ce livre, -après que moi et les filles sommes allé nous baigner, pratiquement seuls dans l’eau douce et fraiche d’octobre (à l’exception de deux Algériens de Paris qui campaient sur la plage !) que Jacques, entouré de tous, va sortir de son sac et dédicacer à l’ami Nadir.
Un livre étonnant, fouillé et rigoureux qui se divise en 8 chapitres allant de « Famille pied-noir », « Jeunesse algérienne » , « Alliance kabyle »  (qui narre le mariage de Jacques Jacqueline à la fille ainée de Mohand Tazrout), « Décolonisation »,  « Vu de l’autre rive », des passages sur ses voyages en Palestine et certains aspects de la colonisation française en Algérie jusqu’à une projection de ce que pourraient être au 21 ème siècle les rapports de cœur et de raison entre « L’Algérie et la France »… 



Flashs sur la route de Ténes-Alger



Arrêt pique-nique, 
après nous être approvisionnés dans une épicerie de village tenue par deux femmes 
dont une fille de moudjahid qui nous dit, à Jacques et moi, 
qu’il lui semblait bien avoir entendu
son vieux père parler d’un médecin de ce nom là…


A une autre halte, Delphine a tenu à sortir de la voiture, 
traverser la chaussée et marcher pieds nus 
sur les chardons 
de la terre d’Afrique…

Caroline devant la montagne du cap de Ténes.


La route en lacets creusée dans la falaise : beauté féérique du paysage et, juste à nos pieds, un amas de canettes de bière et autres détritus…

Sous un eucalyptus dans la région de Gouraya, Jacques Fournier est un peu fatigué certes, mais il le dit : il est heureux d’avoir à nouveau accompli à son âge vénérable le voyage de l’enfance et du souvenir et de l’avoir partagé cette troisième fois avec les enfants de son fils Denis, Delphine et Caroline, elles mêmes émerveillées.

Que dire pour cette fin de voyage qui n’en est pas une en fait, mais à considérer seulement comme une étape ? Je crois que Mostefa Abderrahmane l’a bien dit et résumé en parlant de l’homme lui-même :

« Jacques fait aussi partie de ces gens du Dahra, humbles et grands. Pour moi, il n'a jamais quitté l'Algérie qu'il porte dans son cœur, cette Algérie qu'il voudrait voir aller dans le concert des Nations parmi les plus prospères. Durant les trois courts et riches séjours qu'on a partagés depuis l'année 2005, il nous a procuré beaucoup d'émotions et de partage comme savent le faire les hommes de sa stature. »



Merci Jacques et à bientôt !


©Abderrahmane Djelfaoui.

jeudi 19 octobre 2017

« La découverte de l’Afrique ? C’est mon premier pas en Algérie avec papy Jacques ! »

Telle est l’exclamation de Caroline, 24 ans, biologiste, à la fin d’un séjour de moins d’une semaine qui se décompte en centaines de kilomètres sur l’autoroute est-ouest vers Mostaganem, puis retour sur Alger par la petite route passant par-dessus l’oued Cheliff à son embouchure, les villages et villes de Hadjaj, Sidi Abderrahmane, Ténes, Beni Haoua, Hajrat Enouss, enfin l’autoroute Cherchell-Alger au pied du Tombeau des rois de Maurétanie (salut par-dessus les millénaires à Juba II et Cléopatre Sélénée son épouse…) avant d’atteindre le centre de la capitale, rond point Addis Abéba…

Caroline, le lendemain de son arrivée à Alger


Les sœurs Delphine et Caroline avec leur grand père Jacques (88 ans) dans le centre d’Alger

Découverte d’Alger

« C’est très émouvant,  parce que ça fait des années qu’on insiste, moi notamment, pour demander à papy Jacques de me montrer où il a grandi et me faire visiter Alger comme il l’a connu pour partager et mettre une photographie sur ses souvenirs », dit Delphine qui travaille dans un bureau d’architecture à Paris.  Elle et sa sœur caroline sont les filles du fils de Jacques Fournier, Denis, et de leur mère camerounaise.
Et Delphine d’exprimer sa première impression : « Quand on a descendu l’avenue Didouche, hyper commerçante, j’avais l’impression d’être  à Marseille… Mais quel dommage ces trottoirs tout cassés ; on a tous failli tomber au moins une fois !..  Deuxième surprise, on s’était bien sur renseigné avant sur le voile, comment on s’habillait et ou était la norme ici; eh ben je n’ai pas été surprise de voir qu’il y a beaucoup de filles voilées ; j’en ai vu d’autres qui n’étaient pas du tout voilées et qui se baladaient sans qu’on les embête ; et je vois que les plus jeunes font très attention à comment elles s’habillent, coté esthétique, avec recherche… Vraiment, je trouve que les filles sont beaucoup mieux habillées que les garçons à Alger! »
« Autre chose, et je ne sais pas si c’est juste une impression ou une réalité : j’ai trouvé qu’il y avait beaucoup moins de personnes dans la rue qui font la manche, la mendicité, qui vivent dehors, que j’en vois depuis cinq ans dans le quartier populaire de l’est de Paris où j’habite… »
Je réponds qu’Alger, comme d’autres grandes villes du pays, a aussi malheureusement ses innombrables mendiants, SDF et ses flux de migrants venus par milliers depuis le Niger et le Mali, entre autres…

Scène de rue du coté de la Fac centrale d’Alger



En route vers Mostaganem

L’ancien haut cadre de l’Etat et dirigeant de sociétés publiques françaises qu’a été Jacques Fournier, voulait montrer à ses deux petites filles le village où il avait vécu son enfance et adolescence jusqu’en 1947, date à laquelle il partit faire des études à Paris en Sciences Po et à l’ENA.
Pour visiter le village de Sidi Ali, (ex Cassaigne, du nom de l’aide de camp du général Pélissier), dans le Dahra, nous décidâmes de faire la route dans ma propre voiture en deux jours aller-retour avec une nuitée à Mostaganem. Quelques 800 kms de voyage …
Durant toute la route où nous avons échangé et croisé à quatre nos points de vues sur l’histoire contemporaine de l’Algérie (et parfois de la France) Jacques ne s’est jamais départi de sa carte routière d’Algérie (une carte Michelin, ainsi qu’un bon guide : un livre bien  illustré et détaillé). 


Ici sur l’aire de repos de Hmadna, en bordure de l’autoroute, 
à quelques dizaines de kilomètres à l’ouest de Chlef (ex El Asnam, ex Orléansville)


Delphine et Caroline assurant le service de la pause café avec le thermos que feu ma mère allah yerhamha avait ramenée à l’occasion de son pèlerinage à la Mecque et dans lequel ma fille, Yasmine, avait choisi de mettre le café chaud préparé très tôt matin pour notre longue traversée des terres intérieures d’Alger à Mostaganem…

Il y a douze ans, je me rappelle qu’au premier voyage de Jacques l’autoroute est-ouest  n’existait pas; nous étions passés dans le village de Oued Rhiou, ex Inkerman et nous avions visité sa petite gare où, à la fin de la seconde guerre mondiale Jacques ado venait prendre le train pour Oran où il était lycéen….


En 2005 à la gare d’Inkerman replongé dans ses souvenirs d’ado alors qu’il fut président du conseil d’administration de la SNCF de 1988 à 1994 …

Puis à quelques bornes de Hmadna, nous sortons de l’autoroute pour bifurquer vers la cote méditerranéenne encore lointaine dont nous sépare la petite ligne descendante des monts du Dahra…

Arrêt-bonheur aux abords de la riche plaine qui s’enfonce au loin jusqu’à l’ancienne cité de Mazouna

Arrivés début d’après midi à l’hôtel des Sablettes nous déposons nos affaires, faisons un brin rapide de toilettes puis nous, par la grande rocade qui contourne la ville,  à la rencontre des amis mostaganémois Abderrahmane Mostefa (cinéaste) et Mohammed Ould Mammar (musicien) qui doivent nous accompagner avec leur voiture jusqu’à Sidi Ali...

Jacques et Delphine en séance photo rapide au-dessus de la piscine de l’hôtel


Mohammed prenant de l’essence à la sortie est de Mostaganem ; une zone qui il y a une dizaine d’années n’était que foret et maquis face à la mer où sont érigées aujourd’hui de nouvelles cités résidentielles et de nouvelles universités avec leur gigantesque parc d’attraction et voies ferrées pour un tramway en construction…
Jacques lui-même qui est passé à plusieurs reprises par Mostaganem ces dix dernières années a du mal à la reconnaitre. Il me dira nettement : 
« On sent bien ici qu’on s’affirme en construisant »….


Montant vers le village de Hadjaj, le phare de Willis derrière nous en bord de falaise, la gendarmerie arrête la voiture de nos amis. Nous saurons après que l’infraction était une affaire de vignette non apposée sur le pare brise …
En les attendant, plus loin, nous descendons de voiture et entrons dans une vaste vigne dont on sent qu’elle attend avec impatience les premières pluies… Au fond à gauche, à peine visibles au dessus des tètes des filles : des chevaux en pâturage…

Puis c’est une halte improvisée au village de Hadjaj où à la terrasse d’un café nous prenons café et thé dans des verres et non des gobelets jetables. Après une belle discussion collective et ses flashs back, Jacques va nous faire une surprise. Il sort deux de ses livres de son sac : « L’Algérie retrouvée » et « Mohand Tazrout, la vie et l’œuvre d’un intellectuel algérien ».  Il déclare qu’il dédicacera le premier à un ami de Mostefa Abderrahmane, Nadir Kaid, chez qui nous nous rendrons le lendemain, et, le second, sur le champ à Mohammed Ould Mammar. Mostefa Abderrahmane avait déjà eu sa dédicace à Bosquet trois années auparavant à la ferme Edmée de Janson à Bosquet…


Heureuse improvisation sous le parasol d’un café de village du Dahra….




Sidi Ali, ex-Cassaigne …

Déjà en 2005…

JACQUES : « C’est la troisième fois que j’y viens, mais là c’est avec mes petites filles, c’est plus significatif en même temps. Je me dis… c’est peut être la dernière fois que j’y vais…
C’est vrai, ça m’a fait plaisir. La maison je l’ai vu il y a douze ans, nous étions ensemble toi et moi. On y est retourné ensemble il y a deux-trois ans ; des gens en sont sortis et nous ont invité à rentrer, moi j’ai alors refusé énergiquement parce que je les aurais embêté et je n’avais pas envie de recommencer. Mais cette fois ci revenant avec Delphine et Caroline, ça m’a fait beaucoup plaisir qu’on puisse à nouveau y accéder. »


Caroline et Delphine sur le perron de la maison d’enfance de leur grand père et où le père même de Jacques exerçait en tant que médecin de colonisation dans les années 1940, le seul sur prés d’une dizaine de circonscriptions à la ronde de cette partie nord des monts du Dahra…


Dans le jardin de grenadiers, de néfliers et citronniers, les Fournier et Mostefa Abderrahmane sont en discussion avec le petit fils, de dos, de l’occupant qui nous avait fait visiter la maison en 2005…
On voit en arrière fond à droite, la vieille maison et, en haut à gauche, une des deux maisons construite depuis 2005…
Sans nostalgie aucune Jacques constate :
« Le jardin a rétréci, il a rétréci, et ça rejoint ce qu’on disait à propos de la construction dans toute l’Algérie,  puisque le monsieur qui nous reçoit  est le petit fils du précédent occupant. Il a donc hérité de la maison qu’on a visitée, celle où j’habitais, mais il a maintenant flanqué cette maison de deux autres maisons, qui ne sont pas rien. Il y en a une qui existe juste au dessus. Il y en a une autre qu’il a fait pour ses enfants et qui est plus bas. Donc on sent bien qu’ici on s’affirme en construisant ! »

Du gout de la pomme à Paris à celui des grenades à Sidi Ali






©Abderrahmane Djelfaoui, texte et photos

(fin de la première partie.
Prochain article : retour de Hadjaj beach à Alger par la côte)