mardi 22 novembre 2016

in "REFUS D'OBEISSANCE "

En 1966 paraissait le recueil poétique "Chacun son métier" signé d'un jeune poète et journaliste nommé Ahmed Azeggagh.
Le livre paraissait la SNED dans la collection "Poésie sur tous les fronts" que dirigeait le poète Jean Sénac.
Denis Martinez (peintre et enseignant à l'école des beaux arts) venait de faire alors la connaissance de Ahmed Azeggagh (qui va devenir  un ami de toute la famille Martinez); Denis réalise pour lui les illustrations en noir et blanc qui accompagnent ses poèmes mais malheureusement reproduits et imprimés de façon médiocre...

Chez lui, à Blida, j'écoute Denis Martinez lire certains des poèmes d'Azeggagh à voix haute.
Malgré que le titre du recueil parait à l'envers sur la photo, 
Denis tient bien à l'endroit le contenu du livre 
dont les couvertures avaient été malencontreusement collées à l'envers 
à l'époque de cette édition, en 1966...

Avant même de tirer le livre de sa bibliothèque , il y avait un vers que Denis ne cessait d'essayer de reconstituer et de me dire à voix haute...

"J'oppose l'harmonie insensée du rêve à la logique de l'angle droit"

Ce vers qui fait le début du poème  de "Refus d'obéissance" le fascine encore à cinquante ans de distance... Il me dit qu'il en fait l'illustration en incorporant  les mots dans le dessin.
Il cherche dans ses classeurs afin de retrouver cette illustration qui date d'un demi siècle déjà...
Il se rappelle qu'à l'époque il n'y avait pas de photocopieuse comme aujourd'hui et le dessin sur une feuille avait été tiré au stencil ! "Ce qui fait, me dit-il, que les noirs ne sont pas noirs partout et que les accidents de reproduction sont inintéressants. On tirait parfois ces feuilles séparément à compte d'auteur et  on les distribuait ensuite pliées avec à l’intérieur le texte du poème dactylographié...."
Denis fouille et il finit par trouver dans ses archives la feuille tirée au stencil. Il me la montre avec son rire épanoui...



Et le poème dans le recueil : "Chacun son métier"....





Abderrahmane Djelfaoui

Un hommage rendu à Anna Gréki bien avant la naissance de Hania…

Lundi soir Assia ma sœur m’invitait en compagnie de notre nièce Hania et de son mari Mohamed  à une très agréable soirée avec une table bien servie pour le diner. Cerise sur le gâteau, au moment où la discussion allait son train autour d’un bon thé, nous recevons l’appel d’une autre de nos nièces : Nedjma, de Montréal, là-bas, par delà l’Atlantique…

J’avais quant à moi passé l’après midi avec le peintre Denis Martinez, à Blida, et j’étalais ce soir là sur la table basse du salon la page d’hommage à Anna Gréki dont l’illustration était signée de Denis lui-même dans Algérie Actualité de janvier 1973…

La double page de l’hebdomadaire Algérie Actualité écrite par Djamel Amrani


Hania est née en 1981  (donc huit ans après cette grande publication de presse) ; elle a grandie dans la maison paternelle sise au quartier populaire d’El Djoun à Blida et connait bien le nom Denis Martinez. Mais pas Anna Gréki dont elle sait que je viens d’écrire un livre sur son parcours… Aussi tout en scrutant la double page posée devant ses yeux et ceux de Mohamed (je pense que c’est peut être la première fois qu’ils avaient un journal grand format des années 70 entre les mains) elle me demande de but en blanc qui est Anna Gréki…


Hania et Mohamed devant une page d’histoire remontant à avant leur naissance…

Comme la page d’hommage avait été réalisée par le poète Djamel Amrani (qui avait écrit plusieurs papiers de presse et réalisé des émissions radiophoniques sur Anna Gréki après sa tragique disparition en 1966 à l’âge d’a peine 35 ans), je leur racontais comment Anna Gréki et Djamel Amrani se croisèrent en pleine « Bataille d’Alger » dans un couloir de la sinistre villa Sesini à Salembier où ils furent atrocement torturés en mars 1957…. Et je leur lis ce morceau de poème de Amrani en hommage à Anna Gréki publié dans la page qui est sous leurs yeux….



Je leur cite aussi quelques noms de femmes avec lesquelles Anna Gréki fut longuement emprisonnée à Serkadji. Parmi elles, Fadela Dziria que Hania et Mohamed connaissent et apprécient très bien mais dont ils n’avaient jamais entendu dire que cette diva de la chanson algéroise avait été elle aussi emprisonnée à Serkadji pendant la guerre…


Anna Gréki, Fadela Dziria, Djamal Amrani, Zhor Zerari, Jacqueline Guerroudj, Djamila Bouhired,
Louisette Ighilahriz et tant d’autres, tant d’autres…..

L'illustration de Denis Martinez

A la fin de la soirée, Assia alla chercher dans sa chambre le livre « Anna Gréki, les mots d’amour les mots de guerre », que je lui avais dédicacé il y a plusieurs semaines et lui dit : « puisque tu ne l’as pas encore, je te prête le mien pour que tu le lises et que tu saches. Mais tu me le rends »…
Et Hania de répondre du tac au tac:
"Et quand je finis le livre on ce retrouve au tour d'un dîner pour en discuter"



Texte et photos : ©Abderrahmane Djelfaoui

vendredi 18 novembre 2016

Quand les citoyens de Salembier d’Alger rendent hommage à leur ami de Djelfa disparu

L'enfant d'hier, les enfants d'aujourd'hui....


Moussa Benidir avec derrière lui la vieille bâtisse où la famille Nacer-Khodja habitat ."Cest ici que nous avons vécu dans une pieces cuisine avant notre depart en france en 1972.", écrit Rabah Nacer Khodja dans un post...

de Lyon à Alger, le frère de Hamid venu participer à l'hommage de tout un quartier

Un ami a pris l'initiative de confectionner les tricots et shorts spécailement pour le match amical de foot de cette journée commémorative

une petite partie de l'équipe...

Moi même avec Moussa et d'autres amis d'adolescence de Hamid

Brahimi l'ami des années d'études à l'ENA (venu spécialement de Chlef) et Moussa de Salembier

ces affiches à l’effigie de Hamid qui ont d'abord été exposées au Salon Iinternational du Livre d'Alger puis ici au stade El Yasmine

avant la minute de silence...

juste avant le match amical tout le monde veut etre sur la photo souvenir

retrouvailles: un bédeiste des années 70 est de retour au quartier

parents et leurs enfants sur la touche avant le début du match

le coup d'envoi est donné. Il faudra terminer avant la grande prière du vendredi...


Abderrahmane Djelfaoui
Salembier vendredi 18 novembre 2016

dimanche 13 novembre 2016

Passage à la manufacture d’armes de l’Emir Abdelkader à Miliana

C’était un samedi

Partis très tôt de Blida par l’autoroute avec Denis Martinez –artiste peintre-  et sa compagne Dominique nous atteignîmes, après avoir bifurqué par Boumedfaa, le col du Candek dans la brume. Là nous attendîmes notre guide Lotfi pour aller (via l’ex village alsacien de Margueritte) vers Miliana…

Denis Martinez au col du Candek appelant au téléphone notre guide…
(photo Abderrahmane Djelfaoui)

… A un des virages de la route, la bâtisse de pierre apparait sous l’imposante masse de la montagne minière du Zaccar. Construite sur deux grands étages, elle est ceinturée de hauts arbres et entourée d’une multitude de petits vergers arboricoles parcourus de séguia d’eau vive; vergers où l’on trouve des grenadiers, des plaqueminiers, des cerisiers, des figuiers, et nombres d’humbles et basses maisonnettes aux toit de très vieilles tuiles rouges…

Vue générale de la manufacture d’armes, (photo Abderrahmane Djelfaoui)


Notre guide, Lotfi Khoautmi, dentiste de son état, nous montre la ligne des remparts, plusieurs centaines de mètre plus haut, sur laquelle s’étage la ville de Miliana qui domine la vallée du Chéliff (photo Abderrahmane Djelfaoui)


Deux portails d’entrée en bois sur la façade principale de la fonderie d’armes élevée de briques rouges jointes
grâce à un mélange de poudre de marbre… (photo Abderrahmane Djelfaoui)


Benyoucef Abbas, Conservateur du musée de la fabrique d’armes nous fait les honneurs de la visite et des explications. 
Alors que la fabrique avait été laissé en ruines et à l’abandon, il en  a supervisé les travaux de fouilles 
et de reconstruction qui se faisaient en même temps.


Etat de la manufacture en ruines jusqu’en 2005



Reconstitution de l’atelier de forge : le marteau pression avec autour les moules en métal ou taillés dans la roche


Le mécanisme qui entraine la frappe du grand marteau



Ouvriers martelant le métal (reconstitution)


Répliques des armes à feu fabriquées dans l’atelier




Fantassin de l'armée de l'Emir Abdelkader


Au coeur de l'étandard de l'Emir, tissé au fil d'or...


Copie de l’étendard entier de l’Emir


Après avoir visité la bibliothèque et la salle de travail qui a été spécialement aménagée par le musée pour les écoliers juste à l’étage au-dessus des ateliers et dont les fenêtres donnent sur la vallée du Cheliff, nous sommes passés par un couloir de communication vers la maison d’habitation.
Cette belle demeure à étages autour d’un patio ouvert sur le ciel et la montagne du Zaccar servait d’hostellerie à des ouvriers et aux gardiens qui assuraient la sécurité des lieux. A l’origine cette habitation appartenait à la famille Cherchali qui l’a mise à la disposition du lieutenant de l’Emir Abdelkader, Ben Allal fils de sidi Mbarek de Koléa qui supervisait l’ensemble des activités de la manufacture depuis sa fondation en 1837.

Avec Denis Martinez et Dominique à la rambarde de bois sculpté du premier étage


Signature du Livre d’Or du Musée de la manufacture d’armes de Miliana en présence de  Benyoucef Abbas, conservateur 
et le Dr Brazi Toufif, artiste et collectionneur à ses heures


A l'issue de notre visite nous avons remercié notre guide, Lotfi Khouatmi en lui dédicaçant "Anna Gréki, les mots d'amour, les mots de guerre" (autre époque, autre combat) dont le portrait de couverture représentant Anna Gréki est signé par Denis Martinez....
Sincèrement j'avoue avoir imaginé à cet instant le lieutenant de l'Emir AEK, Ben Allel Sidi M'Barek arrivant vers nous et nos voitures dans ses bottes de cuir, la main en signe de paix et de bonne chance....





Abderrahmane Djelfaoui

dimanche 6 novembre 2016

Emprisonnées au « château » d’Amboise…

« Puis, comme un aveugle, je suis remonté jusqu’aux jasmins
Du printemps humain tant usé »

Pablo Neruda
Hauteurs du Macchu Picchu (Seghers, 1978)



C‘est prés de deux siècles après le déni d’humanité qui leur a été imposé de façon impitoyable et que l’histoire (ou les histoires) officielle(s) n’ont fait que perpétuer en les enfonçant dans l’oubli que « Les Algériennes du château d’Amboise» nous parlent enfin. Elles (épouses, mère, belles-mères, belles-sœurs, domestiques…) qui emmurées, souffrantes jusqu’à la folie et dépossédées du bien être de leurs très jeunes enfants nous expriment leur tragédie et leur douleur, grâce à un travail remarquable, courageux et sage d’une jeune auteure native d’Alger, Amel Chaouati.(1)


Ce livre simple et poignant, son auteure l’a bâti à partir d’un choc émotionnel qui l’a poussée à mieux entendre et faire de la lumière sur des voix dont les corps avaient disparu en exil, anonymes, souvent dans la fosse commune sans même être portées au registre des décès de l’état civil, loin de leur terre, de leur air et ciel d’Algérie devenue « partie intégrante de la France »  selon la constitution de 1848 proclamée sous la République du drapeau tricolore de Lamartine accompagnée d’innombrables banquets et plantation d’arbres dits « de la liberté »…



Un récit pluriel

Je suis d’autant plus sensible à ce récit vivant d’histoire venant de France que je viens moi-même de publier à Alger « Anna Gréki, les mots d’amour, les mots de guerre», récit d’une voix poétique torturée et embastillée à la prison de Serkadji construite en 1856 sur les restes d’un fort ottoman aux abords de la Casbah d’Alger. Il est vrai que le récit d’Anna se situe un siècle après l’ignominie faite à Abdelkader et sa smala emprisonnés (après Toulon et Pau) quatre ans durant dans la localité d’Amboise. Mais quel qu’en soit le lieu, l’univers carcéral n’a pour seul principe que de briser la dignité et l’humanité de la personne. Comme le note Amel Chaouati, à Toulon, après une traversée de quatre jours et quatre nuits sur une mer déchainée (qui rendit folles les femmes tout comme leurs enfants en bas âge) l’Emir, d’abord séparé de ses domestiques, est emprisonné au tout début de l’hiver 48 avec sa suite de 54 personnes au fort Lamalgue où ils sont entassés à plus de dix par pièce « sévèrement gardés par des militaires ». 40 autres personnes viendront s’ajouter aux cinquante premières en avril 1848…

Au 21 ème siècle, à Toulon le fort Lamargue est définitivement fermé… Mais sa mémoire ?....


Ainsi en 1958, à Serkadji, Anna est dans une cellule originairement prévue pour dix emprisonnées. Elles seront en fait 40 à s’y entasser sur des paillasses, avec le trou des wc inclus dans la cellule sans aucune forme d’isolation… Si je mentionne ce détail c’est qu’Anna avait pour sœur Louisette Ighilahriz, qui sera elle même transférée plus tard à Pau, où était passé l’Emir un siècle plus tôt. Amal Chaouati raconte, page 130, comment lors d’une de ses conférences à Alger elle rencontre la moudjahida Ighilahriz qui lui dit « combien il est important de raconter et écrire le rôle des Algériennes pendant la colonisation, oubliées, ignorées la plupart du temps ». Louisette à qui j’apprends par téléphone qu’elle est longuement citée dans ce livre d’Amel Chaouati me répond que malgré l’âge et les béquilles elle va s’empresser d’aller l’acheter à la librairie Victor Hugo… Déminer la mémoire, aurait dit le poète Djamel Amrani, ami d’Anna Gréki, lui qui avait d’ailleurs ainsi intitulé un de ses recueils publié à l’ENAL en 1983 (« Déminer la mémoire ») où il écrivait ce court et étrange poème :

« Ici meurt l’arbre qui me dépossède comme un exil
Feuillages vastes de bourgeons.
Force irréductible
dans l’éclairage des cailloux.
Ma peau parasitée
avant l’apparence de la vie.
uerre muette
 au carrefour des partitions »…

Rapport d’un médecin militaire.

Dépêché en urgence à Amboise, le docteur Alquier ausculte plus d’un an après leur emprisonnement toutes les femmes malgré leur résistance. Son rapport (page 104 et 105 du livre d’Amal Chaouati) est terrible.

« Les maladies  que j’ai observées et dont j’ai pris note après examen de chacun des individus composant la population arabe sont les suivantes :
-scrofules et engorgement lymphatique chez les femmes et enfants ;
-rachitisme chez plusieurs de ces derniers ;
-névralgie diverse et hystérie chez plusieurs femmes ;
-rhumatismes musculaires et articulaires et quelques névralgies chez les hommes ;
-dartres et diverses irruptions cutanées chez le plus grand nombre, de tout âge, de tout sexe et de toute couleur ;
-plusieurs ophtalmies et deux cas de cataracte ;
-un sacro-hydroche ;
-un enfant ayant le pied bot ;
-une vaste tumeur, présumée hydatique dans la capacité de l’abdomen ;
-verrue épigastre chez une femme, fille de treize ans et demi.
Bon nombre de ces affections que je viens de souligner se sont développées depuis le mois de mai 1849 époque à laquelle j’avais été chargé de visiter les Arabes du château. En effet les engorgements scrofuleux se sont multipliés. Les rhumatismes surtout ont augmenté de nombre et presque tous les enfants nouveau-nés tendent au rachitisme. La santé générale de cette population a d’ailleurs notablement baissé ».
Telle est la vie de château !

Le château d’Amboise… aujourd’hui… restauré


Quatre des 25 stèles conçues en 2005 par l’artiste Rachid Koraichi,
taillées dans des pierres extraites près d'Alep  en Syrie et gravées d'hymnes à la paix et à la tolérance extraits du Coran,
à la mémoire des personnes mortes en exil.



Humaniser l’Histoire

« Ce matin je prends la route en direction d’Amboise. Là-bas, j’ai rendez vous avec l’Histoire. Ma fille m’accompagne, je tiens particulièrement à sa présence. La veille, je lui ai expliqué avec des mots simples que notre promenade sera différente de celles que nous faisons habituellement. Elle m’a regardée avec curiosité. En guise de réponse, elle m’a adressé le plus beau sourire ».
Telle sont les premières phrases du premier chapitre ouvrant « Les Algériennes au château d’Amboise » de Amel Chaouati…
En fait une des clefs de la force et du charme de ce livre est dans cette démarche même de l’auteur, dans son écriture personnalisée croisée de façon intime aux flux vociférant de l’histoire apparemment lointaine... Chapitre après chapitre, ce parti pris consistant à donner à voir en même temps que le récit historique sa propre position d’auteure et la nature de son regard (ses émotions, le choc de ses lectures, sa peur, sa colère, ses rencontres solidaires inattendues en France même et sa détermination malgré bien des embuches à réaliser le projet du livre…) ne se dément pas. Comme elle le disait en substance dans une émission de la télévision où nous passions ensemble pour présenter nos livres (comme d’ailleurs en d’autres interviews dans la presse) : « ce travail en permettant de rendre la voix à ces femmes oubliées, voix qui m’assaillaient, ce travail m’a finalement apaisée… »
Il faut certainement d’abord lire ce petit livre pour pouvoir ensuite sereinement en discuter la démarche franche et simple.
Un sujet sur lequel il y a beaucoup à échanger, beaucoup à méditer tant il est la consécration heureuse d’une nouvelle manière d’écrire l’histoire, de la vivre et sereinement la partager.

Avec Amal Chaouati, auteure et psychologue à l’émission consacrée à voix de femmes dans l’histoire


Abderrahmane Djelfaoui

(1(1)     Amel Chaouati est présidente de l’association Le Cercle des Amis d’Assia Djebar qu’elle a fondée en 2005.