vendredi 2 septembre 2016

Capitainerie du Festival de Mostaganem : des problèmes, des souvenirs et (quelques) espoirs…

Quand je rentrais dans les bureaux du Commissaire du Festival National du Théâtre Amateur je trouvais Nouari Mohamed entouré de gens qui ne cessaient d’aller et venir, d’entrer ou de sortir, de lui passer des messages écrits ou chuchotés, d’attendre une décision de sa part…  Dans cet espace de moins de 15 mètres carrés où les portables n’arrêtaient pas de sonner, le Commissaire poursuivait une discussion avec la députée Mahyouz…

L’homme, d’âge mûr, (dont on m’avait dit qu’il était cadre financier à la retraite et ancien député à l’assemblée nationale) me paru immédiatement maitre de la situation. Un homme d’expérience et d’action. Sans plus de salamalec, il  me servit  lui-même un café à partir d’un thermos posé à coté de lui, et j’allais vite apprécier ses idées claires et son franc parler.

Mohamed Nouari, Commissaire du Festival National du Théâtre Amateur de Mostaganem

 J’ai une connaissance du Festival à tous ses étages, dit-il…

 « Pour ce qui est de mon parcours, dans les années 60 j’étais dans les SMA, les Scouts Musulmans. C’est ainsi que j’ai commencé en prenant des responsabilités dans la cuisine du festival où j’ai même participé à éplucher les pommes de terre et les légumes. Après cela j’ai eu des responsabilités dans l’hébergement des troupes, puis celles des achats. A partir de 1985 je suis devenu le second responsable de ce Festival durant 10 ans, ensuite son premier responsable durant 13 ans. J’ai quitté le festival durant 9 ans, un temps où j’ai été député puis je suis revenu. Donc ce n’est pas par hasard que je me trouve là puisque depuis mon enfance j’ai vécu le mouvement scout puis le festival depuis sa création à ce jour…
« Evidemment, il y a eu des années où on m’a marginalisé pour des raisons qu’on n’invoquera pas ici… N’empêche, je vis à fond ce festival. Quand à la vie professionnelle, les finances, c’est une formation qui m’a permis d’exercer des responsabilités pendant 13 ans dans le Trésor , et qui a pu servi ici.. Après le mandat de député, j’ai pris ma retraite, très jeune d’ailleurs. J’ai voulu me reconsacrer entièrement au festival parce que je me suis rendu compte que durant mes 9 ans d’absence rien n’avait aidé le festival à avancer. Au contraire, il a régressé  sur tous les plans. »



Où en est-on exactement aujourd’hui 49 ans après le lancement du festival ?...

« Je dirais d’abord que le théâtre amateur reflète un mode de vie de société. Il reflète ce qui se passe sur tous les plans dans la vie publique. Tout dans la société peut avoir des répercussions et des conséquences sur le mouvement du théatre amateur.
« Je dirais que le théâtre amateur aujourd’hui est malade. Le théâtre est malade qu’il soit amateur ou professionnel. »
Mais quel type de maladie, je demande.
« Les questions sont simples : Ya-til des productions ?... Quel est la relation avec le public ?... A-t-il fait des efforts pour aller vers son public ?... Pour aller vers des thématiques nouvelles ?... A-t-il gardé la place qu’il avait auparavant ?... Je ne pense pas… [Koul ouahed fe-echa3ba enta3ou, comme on dit]. Oui, et on va me répondre que c’est parce qu’il y a la concurrence de ’informatique, de la parabole et tant d’autres choses. Mais est-ce vraiment la raison ?... Je ne pense pas…
« Hier, nous avions un débat: dans les années 70 et 80 il y avait des dizaines de troupes. On a rappelé, pour ne prendre que l’exemple d’Annaba, qu’il existait dans cette ville plusieurs troupes. Aujourd’hui : aucune ! Abdallah Hamlaoui du GAC me confirmait hier aussi qu’on n’avait plus les troupes voulues à Constantine. Et je peux continuer à citer comme ça d’autres wilayate…Alors qu’on devrait avoir bien plus de troupes de théâtre amateur que dans les décennies passées.
« Autre élément de dispersion et de recul. Avant, le théâtre professionnel puisait dans le théâtre amateur. Tous ceux qui sont aujourd’hui dans les théâtres régionaux et le théâtre professionnel de quelle école sortent-ils si ce n’est du théâtre amateur ! C’est la base. Je cite les cas d’Omar Fetmouche, des frères Dekkar, d’Ali Abdoune, et, et, et… Le festival du théâtre amateur en est la pépinière ! Et c’est la seule formation sur le tas ! Pas uniquement celle de metteurs en scènes et de comédiens, mais aussi dans les différents métiers du théâtre, dans toutes ses branches technico-artistiques… Quand je dis que le théâtre est malade, c est d’ailleurs l’état de toute la culture…»

Omar Fetmouche, ancien animateur du théâtre amateur de Bordj Menaiel, devenu Directeur du Théâtre régional de Bejaia et aujourd’hui Directeur du Festival international du théâtre ; ici, avec Abderrahmane Mostefa (en casquette) lui-même ancien de la troupe Art Scénique de Mostaganem lors de la séance d’ouverture du festival sur la place centrale de la ville…


Un cadre juridique archaïque et étouffant..

« Je me rappelle que durant les années 80 le théâtre amateur était l’élément essentiel qui a permis l’existence de rétrospectives théâtrales en Algérie. De 80 à nos jours a-t-on pu faire une rétrospective de ce théâtre ? Et durant ces trente ans savons-nous combien de troupes ont totalement disparues ?... « Et si cette situation subsiste, c’est entre autre à cause du cadre juridique qui est très flou pour ne pas dire qu’il ne permet pas l’émergence de troupes neuves. Par exemple partout dans le monde on parle de théâtre amateur ou de théâtre professionnel, il n’y a pas de semi-professionnel ! Alors que dans notre pays les systèmes hybrides on les rencontre à tout bout de champ !
« Dans les années 80, la loi telle qu’aujourd’hui sur le mouvement associatif n’existait pas. La loi de loi de l’époque, celle de 1975 était presque une copie de la loi 1901 en France pour la création des associations. Une loi qui permettait l’éclosion des troupes. Et chose importante, il n’y avait pas à cette époque ces gens qui comme aujourd’hui veulent acheter tout le monde. Cet esprit, je m’excuse de le dire, c’est de la prostitution ! Ceux qui veulent prostituer tout le monde. Il n’y avait pas ça ! Puis nous n’avions pas beaucoup de moyens. Ce qu’il y avait avant c’étaient des gens présents par amour du théâtre. Des gens qui travaillaient dur. Il y avait une coordination entre les troupes… Aujourd’hui on dit qu’il y a 80 troupes, mais quelle est la relations entre elles ? Quelle est la relation entre ces troupes et le festival ? Quelle est la relation entre n’importe laquelle de ces troupes et les institutions culturelles ?...On en est arrivé à dire que le professionnel est devenu l’ennemi de l’amateur. Jamais ! Ils sont complémentaires et doivent se compléter…

« …il n’y avait pas à cette époque ces gens qui comme aujourd’hui veulent acheter tout le monde… » (Photo Mostefa Abderrahmane)

« D’un autre coté, si la loi d’aujourd’hui parle d’associations culturelles et politiques, elle ne parle pas du tout de coopératives, de compagnies de théâtre ou autre. Les gens ont tout simplement trouvé un système hybride, ils sont allés chez les notaires et on a ce qu’on a…
« Par ailleurs il y l’aide qui est octroyée à tort et à travers ! Il y a des troupes à qui on donne par exemple 50 000 DA et à d’autres troupes 8 millions de DA ! Sur quels critères ? Quelle base ? Est-ce parce que ce sont des associations maisons ou des troupes amateurs dont on récompense l’effort ?...Et comment faire la comparaison et la différence entre une troupe et une autre ? Il y a des déséquilibres. Ces troupes, dans l’état actuel, ne pourront jamais se concerter entre elles. Et puis il y en a quelques unes qui osent bchtara ou je ne sais quoi, tisser des relations en Europe, pour assister à des festivals ; alors que d’autres n’ont pas de moyens, n’ont rien, ne savent même pas utiliser internet, ils sont là dans la misère…Les décalages sont énormes,, énormes !
« Il y a un proverbe chez nous qui dit : LIKOULI ZA1MANOU RIJALOU. A chaque époque ses hommes ! Savoir s’adapter à chaque période, faire avec…Alors qu’aujourd’hui malgré internet et la parabole on continue à parler de tout et de rien à tout bout de champ ! [De façon inconsidérée]. Oui. La culture dans notre pays, où est donc sa place ? Quel effort est-on en train de faire ?...

Mais alors comment expliquer, en dehors de la question des moyens, la créativité et le foisonnement thématique humaniste et optimiste des troupes des années 70 et 80 ? Comment expliquer leur multiplicité et leur bonne humeur qu’on ne retrouve plus. Ni d’ailleurs la force, la simplicité et la sagacité liée aux grandes problématiques sociales et culturelles de l’époque?...

« Eh ben, ces derniers temps je me dis : les gens criaient contre l’époque du parti unique, de la dictature…Mais à la même époque il y avait beaucoup de troupes. Il y avait de la création. Il y avait des gens qui étaient pour et gens qui étaient contre. Il faut se rappeler qu’il y avait nombre de troupes comme « Le Proletkult » qui ne marchaient pas avec la Ligne ! Elles existaient ! Mais aujourd’hui où l’on parle de démocratie, il n’y a pas de troupes. Parce qu’on les a généralement prostituées ; celles qui peuvent faire un travail…
« Aujourd’hui alors qu’il y a énormément de lois, il y a pour moi un vide juridique. Même dans l’organisation du festival. [Vous avez de gros problèmes] Bien sur, parce qu’on me dit de nommer un Commissariat. Le commissaire nomme des gens mais je ne sais même pas combien de temps j’ai… [Le téléphone du commissaire ne cesse de sonner…] Il faudrait que je dispose au minimum d’un cadre juridique qui me permette de me sentir à l’aise, de faire une feuille de route [  en toute visibilité]…A toute politique ses moyens… On fait l’évaluation selon un plan de travail à réaliser. On peut relever quelqu’un que si il y a détournement ou cas grave…Je peux dans trois ou quatre mois ou juste après la clôture du festival partir, hakdha ! (comme ça)…Il n’y a pas cette pérennité. Généralement quand les gens viennent ils ne pensent pas à la continuité, à pérenniser une action déterminée…
« Aujourd’hui il y a 80 troupes à l’échelle nationale qui ont participé aux régionales et sur ce nombre 17 seulement sont venues au festival… C’est peu par rapport à ce qu’on peut avoir dans le cadre de la démocratie, dans le cadre des activités culturelles, dans le cadre de la liberté d’expression, d’action. On peut faire beaucoup de choses. On peut le faire ! Mais il y a un vide juridique …
« Dans les années 80 on allait vers le public, on écoutait et on s’écoutait. Et maintenant ?...C’est pour ça que j’ai dit au début que le théâtre n’est que le reflet de la société, telle qu’elle est…Regardez ce bureau où nous sommes ; c’est le bureau du festival après cinquante ans de festival ! Souvent quand je reçois un coup de téléphone d’un ministre ou autre, je suis obligé de sortir dans la cour afin que je puisse discuter dans la discrétion... »

Conférence critique et stimulante d’Ahmed Cheniki, journaliste, enseignant et chercheur universitaire. Il confronte les réalités du théâtre européen a la situation pauvre du théâtre en Algérie et dans le monde arabe... un théâtre populaire est il possible? Nécessite de nous sentir concernes par ce qui se passe dans le monde: Avignon un festival qui a fait depuis 1947 d'un lieu dit une grande ville internationale, Edimbourg, etc, etc...

L’Espoir multiplié par deux…

« Nous allons bientôt fêter 50 ans d’édition de ce festival. Avant, dés septembre, nous avons un plan de travail en deux volets. Le premier, on va faire un bilan objectif ; tirer les leçons de cinquante années d’édition en tirant des perspectives d’avenir ; on va évaluer sur tous les plans en essayant de faire participer le plus grand nombre de personnes…
« Il faut être optimiste dans la vie. Surtout dans notre pays [et malgré tout !] Bien sûr ! Parce que deux choses vous font soit avancer soit régresser dans ce que vous faites : ce sont l’espoir et la volonté.
Mais quelles perspectives concrètes voyez-vous ?
« Premièrement à la question de savoir quel mystère a pu faire vivre 50 ans ce festival, je vous répondrais : c’est la volonté des hommes. Leur amour pour cette action. Parmi ceux qui ont créé ce festival, le dernier d’entre eux, encore vivant, Hadj el Mekki, malade, j’ai vécu avec eux. Et beaucoup d’autres aussi ont vécu avec eux cette aventure. C’est dans le sang. Personnellement je ne peux pas dormir et laisser le festival, je m’excuse de l’expression, aller dans la boue!
Pour cette année j’avais visé deux objectifs
« Donner au festival une dimension académique d’abord. Parce que si 50 ans durant on a travaillé avec le sentiment, la passion, la nostalgie, il faut désormais une base scientifique,  académique. Une accumulation afin que l’université avec ses chercheurs venant sur le terrain puissent archiver le festival et donner des visions rationnelles sur les moyens à mettre en œuvre, les mécanismes, les méthodes d’organisation. Parce que notre organisation est, je pense, aujourd’hui archaïque. Que bon nombre de troupes sortent du minimum d’instruction dans lequel elles se trouvent…Le contraire : des professeurs d’université font des recherches sur le théâtre sans être jamais monté une fois sur les planches ; sans savoir ce que c’est… J’aimerais que tous les universitaires, les chercheurs, les journalistes, tous ceux qui peuvent apporter ne serait-ce qu’une petite pierre soient présents dans cette grand activité. Aujourd’hui nous signons une convention avec l’université de Mostaganem où sont définis les rôles respectifs de l’université et le notre en tant que festival. Dans une année ou deux nous évaluerons ce travail..
« Le deuxième objectif  est d’internationaliser le festival. [le faire confronter aux autres expériences au-delà de nos frontières] Bien sur ! Je revendique l’esprit amateur et je veux que ce festival le reste. Je voudrais qu’il y ait des échanges d’expériences avec d’autres festivals qui ont lieu un peu partout dans le monde. Il faudrait qu’il adhère aux institutions internationales du théâtre amateur dont il ne fait pas partie du tout ! Que nos troupes aillent ailleurs ; que d’autres troupes viennent.
« Si en lançant ces deux actions, en les faisant vivre sur le terrain, on en tirera certainement d’autres visions que celles d’aujourd’hui. Voir plus clair.
« Je suis quasiment sur qu’avec l’évaluation de ces cinquante années, les perspectives viendront d’elles mêmes ! »
Et concernant l’énorme question du public, quelle perspectives ?
« Il faudrait qu’on aille vers le public. En septembre nous allons faire peut être une rencontre sur la politique du théâtre amateur. Parce que je ne comprends vraiment pas comment une troupe ayant réalisé un produit le joue une seule fois en attendant que le public vienne à elle. Il faut aller dans les communes. Ils n’y vont pas. Il n’y a pas de tournées. Il faut aller vers le public, que les troupes soient amateurs ou professionnelles. Il faut aussi faire un bon produit. Du coté du festival, la question est de savoir si les méthodes d’organisation qui prévalent jusqu’à ce jour doivent continuer… Une multitude de questions se posent. Posons les chacun à sa manière….

Les nécessités de travail, de réunions, de multiples décisions à prendre  et surtout de préparation de la clôture du festival dans les meilleures conditions étant telles, nous n’avons pu poursuivre cette instructive interview. Partie remise, comme on dit…



Propos recueillis par Abderrahmane Djelfaoui
Ecrivain et cinéaste

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