lundi 25 avril 2016

Djahida Houadef plasticienne en trois actes



Acte premier: MON REGARD

Appréhender une exposition de Djahida Houadef c’est comme essayer de capter le vent dans le feuillage d’un songe…
Comment le dire autrement ? « Autrement parler » de ses couleurs, de ses motifs floraux, des silhouettes attachantes de femmes arquées et voilées qui vous regardent comme dans un jeu sympa de clin d’œil… Enfin parler de ces fines lignes en à plat qui innervent ses toiles de façon simple, sobre et douce ; qui les cadrent  et recadrent; ces lignes qui viennent avec régularité rehausser le tout ou une de ses parties comme mousse de vaguelette sur la plage du soupir ?..

Puis-je « autrement dire » ce que  je vois et ressens de sa peinture qui a toujours comme un air de hasard ? 


"Naitre avec le printemps"

D’autant qu’il y a tout ce travail que j’appellerais « travail en diagonale » qui est celui des mots mis en lignes pour légender ses toiles.  Ainsi : « Ton envol est le notre », pour deux femmes, un papillon, les pieds nus des dames, le soleil couchant et des silhouettes d’oiseaux à l’horizon… « Ton envol est le notre », dit-elle…
Puis sur un même motif à peine transposé (les deux dames, le soleil, le papillon, etc.) la légende devient déclamation : « Sur tes ailes je peindrais les étoiles », écrit-elle…

 "Naitre avec le printemps" (détail)

Cette toile, comme les autres de cette exposition « Flâneries » (organisée à la galerie Ezzou’art du 23 avril au 13 mai) sont de taille moyenne, à échelle humaine, autrement dit on n’a pas besoin de reculer pour sentir et com-prendre, bien au contraire… Ces toiles sont presque comme un livre aimé dont on caresserait la couverture tout en étant « perdu » dans une de ses séquences de lecture, imaginant déjà la séquence à venir…
Je dois dire que même quand le texte de la légende suggère le drame (« Moments difficiles, couleurs indélébiles »), le plaisir est encore et toujours aérien et virevoltant. Comme une ombre de vent dans le parterre d’un jardin… Ou le son d’un envol à l’oreille sans la possibilité de voir les ailes du volatile qui se sont furtivement déployées… Alors ?...
Alors on poursuit ces flâneries plurielles d’une toile à l’autre, pour en revenir (entre autres) à cette « Olivaison ». Une corbeille d’osier pleine d’olives qui viennent d’être ramassées. Tout un programme dont l’artiste (quelle inspiration à ce moment précis) a un rien ombré les teintes, laa clarté, la force d’arrachage et la vivacité d’être en extérieur…
Et « Bouchaoui » ? L’artiste nous suggère-t-elle par un sac débordant de glands et feuilles debout qui jonchent la base de sa toile la célèbre foret des environs d’Alger? Ou suggère-t-elle plutôt les temps « difficiles, couleurs indélébiles »  d’une autre histoire, lointaine, qui quoique finie nous marque et malaxe encore de ses résidus délétères ?..
Quoi qu’il en soit on laisse faire le pschitt des sentiments et de l’affect. On se laisse surprendre. On y va, presque comme dans un déjà vu rêvé… Une vue captée au-delà du sommeil ou de tout éveil mais dans le meilleur de sa forme conjuguée au sourire…

Acte 2 : LA GALLERISTE

Amel Benmohamed, Galériste Ezzou’art  (photo Abderrahmane Djelfaoui)



« Je travaille dans la galerie du centre commercial Bab Ezzouar, depuis un an et demi dit Amel Benmohamed. J’ai été recrutée pour détecter et exposer de jeunes talents et artistes (souvent qui n’ont pas encore terminés leurs études tel Slimane Sayoud, ou n’ont pas suffisamment de travaux) qui peuvent y exposer à titre gracieux sans que nous prenions aucun pourcentage sur les ventes. La galerie offre à ce titre un vernissage, un flyer et une affiche. Le PDG du centre, monsieur Roland,  tient à ce que cela soit une aide aux artistes. Le Directeur est monsieur Haddad.
« Pour ce qui est de la plasticienne Djahida son travail me plait beaucoup. Je la suis depuis l’Ecole des beaux-arts où elle avait fait ses études longtemps avant moi et où moi même j’ai fini en 2007. Notre prof de peinture, Yahia Abdelmalek me parlait d’elle, m’incitant à visiter ses expositions. Aujourd’hui c’est vraiment un honneur de la voir exposer ici dans cette galerie.
« J’aime son travail parce qu’il y a des   couleurs très vives, des compositions intéressantes et différentes en même temps on a l’impression que les tableaux ne se suivent pas et que chacun d’entre eux a sa propre histoire…
« En fait en regardant les toiles de Djahida, c’est pour moi une évasion. On a l’impression qu’elle peint des fleurs, mais ces fleurs sortent de l’ordinaire. Elles sont très stylisées, comme les personnages ou les paysages élevés avec des couleurs très intéressantes.  En regardant ces peintures, on se dit tout de suite que ce sont les peintures de Djahida. Elle a réussi à avoir un style propre à elle. C’est son monde, sa manière…. »

Je pose tout de go à Amel Benmohamed : Mais est-ce que vous avez l’impression de comprendre, sentir et partager son travail artistique ?
« Comprendre, oui. Mais c’est très personnel. Je ne pourrais pas vous dire que je comprends le tout, mais j’arrive à avoir de ces peintures une lecture qui est propre à moi… »

« Panoplie d’essences rares », 65X50cm. Technique mixte sur papier 2013



Acte 3 : DJAHIDA HIMSELF

« …Pour la manière de concevoir la peinture en tant que projet préalable à l’œuvre, de manière conceptuelle, je dis non. C’est vrai que lorsque j’avais fini mes études, au début de ma carrière, peindre était un projet qu’il fallait monter pour en faire sortir les images à tout prix…
« Mais avec le temps, avec l’âge mon travail artistique devient quelque chose de naturel. [Comme une communication avec toi-même, je lui dis] Exactement ! Une communication avec moi-même. J’essaie … En fait je n’essaie même pas, quand je peins c’est spontané. Quand je fais sortir des choses de moi-même ce n’est pas calculé. Il y a des choses et des thèmes qui captent mon attention ; je me dis : tiens, c’est ça… Je reste dans ce canal en le libérant. Je le libère de mon intérieur pour qu’il foisonne et sorte de ses sillons… »
Justement, on a l’impression que ce sont les mêmes éléments qui reviennent, des éléments floraux, des papillons, des femmes sveltes et aguichantes avec des coloris particuliers parmi lesquels les jaunes, les bleus, les rouges un peu atténués…Alors, je lui demande ?
« Oui, c’est un monde qui revient à chaque fois, à chaque instant et qui me fait rappeler un peu l’art musulman. Tout comme les derviches tourneurs, leur musique est dans la répétition. Mais une répétition qui est rythmée et fait que la musique n’est pas la même ni la danse tout à fait la même danse. C’est la même chose pour une chaine. On croit que ses anneaux sont tous les mêmes mais en fait chacun de ses anneaux raconte une histoire particulière. Chaque anneau est une sphère, un monde en soi. Ma peinture est justement proche de ce monde là, le monde musulman où il y a ce type de répétition.
« Et de cette répétition nait pour moi un apaisement spirituel. »

« Comme une communication avec moi-même ». (Photo Abderrahmane Djelfaoui)

Le texte du flyer distribué à l’exposition est tout aussi explicite : « ….Elle vit dans un monde et en peint un autre. Cet autre monde a toujours équilibré, équilibre et équilibrera de ce fait sa vie, à laquelle d’ailleurs, elle ne changera même pas un grain, absolument rien, elle garderait volontiers ces moments de privilège d’être dedans, totalement dedans, dans un état d’extase, où elle cherche les traces et les sensations d’un vécu afin d’en laisser d’autres… »


Abderrahmane Djelfaoui

lundi 18 avril 2016

Mohamed Lakehal, renaissance d’un patrimoine au-delà de la mort…

Nous avons rencontré le petit fils de  Mohamed Lakehal, Abderrahmane Lakehal et lui avons posé simplement la question : Comment s’est fait le livre d’anthologie poétique de son grand père ?...
…Un jour de juin 2014, dit-il, j’étais dans un festival de musique andalouse où je connaissais nombre de musiciens dont l’un est un parent, Dhimen. En discutant à la fin du récital, il me dit : « Toi tu passes ton temps à faire des louanges à Baba Sidek. Mais, on ne le connait pas. Qu’est-ce qu’il a fait ?... » J’ai répondu que je ne savais pas. « Mohamed Lakehal était pourtant connu dans le monde de l’andalou, mais on ne le connait plus au point que même son nom n’est presque plus cité. Tu vas même sur Internet, tu écris Mohamed Lakehal : rien ne sort !... ». Mahmoud Benmerabet, éditeur, était avec moi.  Sur le champ il me fait remarquer que cette situation relève de ma faute… « Oui, parce que tu devrais faire un livre ».

Mais qu’allais-je dire de mon grand père, un homme très réservé, comme l’étaient les gens de l’ancien temps ?...

Abderrahmane Lakehal me présentant le double ouvrage patrimonial de feu son grand père,
Mohamed Lakehal (photo : Abderrahmane Djelfaoui)


Mon grand père est mort en 1967, alors que n’avais que 14 ans… De plus je n’est  jamais été vraiment versé dans la musique andalouse que j’aime bien… Une fois, après 1962 alors que nous habitions à Sidi M’Hamed –mon grand père était l’oukil de Sidi M’Hamed- , Belcourt,  et pendant qu’il n’y avait que lui et moi à la maison, il avait tiré sa kouitra et s’était mis à en jouer. Assis à coté de lui, j’écoutais…


Il m’a demandé : « Abderrahmane, tu aimes l’andalou ? ». J’ai répondu 2videmment oui ; je n’avais que huit ou dix ans et tout le monde aimait , me semblait-il, l’andalou à l’époque. C’est l’unique fois où j’ai vu mon grand père en train de gratter El Kouitra… Pour en revenir à Mahmoud Benmerabet qui me pressait de faire un livre je répondais qu’il y avait à la maison des masses de documents écrit en vieil arabe que mon grand père avait laissé… J’en ai rassemblé deux boites de très courts écrits sur des carnets, de notes, de feuilles volantes… Devant cette masse de documents d’une autre époque  Benmerabet a suggéré de faire appel à Abdelhadi Boukoura, chef d’orchestre de l’association Les Beaux Arts d’Alger…

Abdelhadi Boukoura

Pourquoi Abdelhadi Boukoura ?

Parce que Boukoura est connu et que son Association Les Beaux Arts est en vogue et a un public, répond Abderrahmane Lakehal. Abdelhadi est donc venu inspecter les documents dans les boites. En m’en montrant un d’entre eux il dit: « Regarde ! Pour ce poème ton grand père donne l’indication précise de comment il faut le chanter… » En fait mon grand père réécrivait des poèmes anciens qu’il avait sa vie durant entendu et enregistré dans sa tête. D’après Mémed Benchaouch qui l’avait formé, mon grand père avait une mémoire d’éléphant. Ce  qu’il entendait, il le retranscrivait. Tout ce qu’il avait entendu dire en matière de poésie orale par flen ou par flen, il l’avait répertorié.
L’apport du grand père c’est d’abord d’avoir écrit tous ces poèmes appartenant à notre patrimoine oral et dont certains pans auraient pu disparaitre. C’est que mon grand père avait fait partie entre les deux guerres mondiales de l’une des premières associations de musique andalouse, l’Association El Hayet, où il tenait el Kouitra, avec Mahieddine Lakehal qui en était chef d’orchestre et son président (Mahieddine est décédé en 1940).Le second apport de mon grand père est d’avoir donné le tempo pour chanter ces poèmes. C’est ainsi qu’on le reconnait  en tant que musicologue.
Et Boukoura de me dire : « Mais tu as là un trésor ! ». Il me propose de faire d’abord transcription graphique de l’écriture maghribi dans les lettres arabes que nous connaissons ; par exemple el qaf qui n’a qu’un seul point dessus, etc.  Puis d’ajouter : « Il faut que nous fassions un CD pour montrer que ces poèmes peuvent être chanté»… Des poèmes qui s’adaptent d’ailleurs très bien aux styles Haouzi et ‘Aroubi.



Par ailleurs Mohamed Lakehal avait aussi écrit des poèmes, dont un de quatre à cinq pages à l’occasion d’une visite dans les années 30 qu’il fit à Cheikh Larbi Bensari à Tlemcen où il raconte le long voyage depuis Alger et comment se passa cette soirée mémorable où Mahieddine Bachtarzi , son ami, arriva en retard…

Mais quelle cartographie a-t-on du patrimoine poétique traditionnel chanté ou pas ?..

[A ce moment de l’entretien, je me dois de faire un point de situation sur cette question du patrimoine. Mon meilleur souvenir de jeune universitaire est sans conteste « La poésie arabe maghrébine d’expression populaire » de Mohamed Belhelfaoui publié par Maspéro en 1973… C’était la rare somme que je connaissais et qui était surtout accessible dans les librairies d’Alger … Un livre à couverture verte où figuraient 17 qassidate traduites en français avec le texte arabe qui leur faisait face, et que je conserve depuis plus de quarante ans…
Le second (qui avait été précédé par « Les Grands Maitres Algériens du Cha’bi et du Hawzi » de Rachid Aous en 1996) est « Le recueil des poèmes des noubates de la musqiue Sanaa » de Sid Ahmed Serri en 2002 que lui-même m’avait offert.  Le clou (et c’était une sorte d’innovation) est que ce livre était accompagné d’un CD d’une heure de musique….



Depuis les anthologies en arabe ou blingue se sont heureusement multipliées.  Je ne peux les citer toutes, mais je signale toutefois une réedition fort interessante, celle que fit le CRASC d’Oran du livre « El kenz el meknoun fi chi’r el melhoun » (Le trésor enfoui du Melhoun) paru en 1928 à Alger sous la signature de Mohamed Kadhi… Un recueil de plus de 60 qassidates en arabe voyellé…
On sent donc bien que l’interet  pour ce patrimoine et, surtout, les recherches  et les fouilles le concernant sont de plus en plus fructueux… ]

Dans ce contexte, l’avantage du livre en deux tomes de Mohamed Lakehal est de mettre à nouveau un important corpus de poèmes anciens et de régions d’algérie diverses à la disposition des chanteurs chaabi, haouzi,’andalou, etc. pour qu’ils puissent les interpréter. Cet immense réservoir qui a pu etre reconstitué, comme en témoigne le petit fils de Mohamed Lakehal, à partir des carnets et cahiers d’écoliers de l’imam musicologue  est ainsi disponible pour tous les publics : mélomanes, chercheurs ou amateurs.  Il existe parmi tous ces écrits, un poème exceptionnel de Bensmain datant de 1780-85 où il raconte l’histoire d’une bataille dans les Balkans opposant les turcs et les armées de la tsarine de toutes les Russies.... Bensmain qui a participé à cette bataille en a fait un long poème de prés de 300 vers après son retour en Algérie (« Ad3iou bnassr –Priez pour la victoire » et se trouve dans le tome deux de l’ouvrage.



L’autre ambition de la mise à jour de ce patrimoine, poursuit le petit fils de Mohamed Lakehal, est que certaines choses soit remises dans leur état original. Pourquoi ? Il y a par exemple un poème dédié à une femme dont tout le monde connait la chanson « Sifat Echm3a, El Qandil ou eTriya… » («Toi qui brille comme une bougie, une lanterne, un lustre… » dont les gens de Tlemcen disent qu’il a été écrit par Bensahli ; les gens d’Alger par Benameur ;  d’autres évoquant d’autres poètes encore. Or nous avons trouvé dans les écrits de mon grand père le nom de l’auteur et sa date dans le calendrier Hijri… C’était quelqu’un de Dellys du nom de Sid Ahmed Ben el Ounes ; en date de 1271 qui correspond à l’année 1855… De la même manière, tous les poèmes de l’ouvrage sont signés, rares ceux qui sont anonymes… Lors d’un enregistrement du CD Nouredine Saoudi, anthropologue, musicologue et chanteur que j’admire énormément (il vient d’être nommé à la tète du nouvel opéra d’Alger) m’avait dit que bon nombre de ces poèmes n’ont pas été chantés…
Certains de ces poèmes dans les notes de mon grand père sont accompagnés de signes qui permettent de les chanter de telle ou telle manière dont les spécialistes de la musique andalouse reconnaissent les techniques de Mohaqmed Lakehal pour marquer le tempo : zidane, maya, istikhbarate, khrajate, etc. De ce point de vue Abdelhadi Boukoura a fait un travail formidable parce qu’il a pu mettre en chansons des poèmes inédits, des poèmes de toute splendeur quand on écoute le CD.

L’itinéraire de l’homme de musique andalouse commence avec son grand père imam…

S’il avait le métier musical dans le sang, moi je n’ai connu mon grand père qu’ en tant qu’Oukil de Sidi M’Hamed. Lors des fêtes de l’Aïd, notre maison de Belcourt ne désemplissait pas ; un grand nombre des gens d’Alger venaient lui rendre visite et lui exprimer leurs vœux. Ma mère me disait qu’elle passait une semaine entière à faire des gâteaux par centaines de pièces ! C’est dire sa renommée et le respect dont il jouissait…
Il était né le 19 avril 1892 à la Casbah dans une maison qui fait l’angle entre la rue Nfissa et la rue du regard. Il est né dans un milieu très cultivé puisque son père était le Bach‘Adel à la Mahkama malékite d’Alger ; il était l’adjoint au Cadi et traitait les dossiers avant que le Cadi ne se prononce. Vers 1908 le frère de Mohamed Lakehal étant  mort à l’âge de 8 ans et sa mère ne pouvant rester à la Casbah, ils ont aménagé dans une nouvelle maison à Belcourt, rue Marey, juste à coté des Café Nizière.
L’un des maîtres à penser de Mohamed Lakehal était mon arrière grand père Chikh Bakir Khodja El Kamel, muezzin, imam, qui avait eu pour élève Omar Racim.  Mon grand père disait souvent en famille, (peut etre reprenait-il ce que disait son grand père) qu’il descendait du poète Sidi Lakhdar Benkhlouf  de Mostaganem.  Il correspondait avec un Lakehal de Fès avec lequel nous aurions, disait-il, des liens familiaux. C’était le Maghreb…
Mon arrière grand père avait écrit plusieurs livres dont le plus fort portait sur les droits de la femme dans l’Islam. Il l’avait publié pour contredire  un décret de la colonisation française avant le tout début du 20ème siècle qui édictait qu’aucune enfant de sexe féminin ne devait à cette époque, aller à l’école… Chikh El Kamal faisait partie de la Nahda el islamiya. Quand Mohamed Abdou est venu à Alger en 1903 il a été également reçu dans sa maison de la deuxième El ‘Aquiba, en montant sur Cervantès, Dar Chikh El Kamal.

Recueil d’œuvres du Cheikh El Kamel, rassemblés par l’université d’Alger



Un autre maître de mon grand père avait été le Mufti Boukandoura.  Il y avait également Sfindja de qui il a beaucoup appris. Bachtarzi disait de mon grand père dans ses mémoires qu’il est « le dernier représentant des grands mélomanes de la musique andalouse du vingtième siècle ».
Mohamed Lakehal était un homme du culte, et cela était la base essentielle puisqu’il a été mouedden puis imam de la mosquée Sidi M’Hamed de 1947 à 1967. Il faisait ce qu’on appelait El Mouloudiyate, c’est à dire des poèmes de louange à Dieu, qui invoquaient aussi le Prophète Muhammad lors des fêtes du Mouloud. On a retrouvé dans ses archives des programmes de visite, où avec d’autres il allait faire des mouloudiyates à Djamaa El Kbir, Sidi M’Hamed, Sidi Abderrahmane, etc, durant toute une semaine en présence de tous les grands de la musique andalouse (dont Mohamed Fakhardji, Sid Ahmed Serri, Ahmed Benchaouch, etc…). Ces louanges au Divin étaient faites en mode andalou.
C’est cela l’environnement dans lequel Mohamed Lakehal a évolué.


Mohamed Lakehal jeune homme



Souvenir quant à l’anecdote de la qassida « cassée » …

Memed Benchaouch me racontait (se rappelle Abderrahmane Lakehal qui a mené ce projet de livre) qu’un jour mon grand père avait donné une qassida et son tempo à un musicien chaâbi. Ce musicien, qui voulait se faire valoir, alla voir El Anka et lui dit : « Regarde la belle qassida  que Si Mohamed m’a donné », mais El Hadj Anka piqué d’être ainsi interpellé lui dit: « Tu sais la qassida qu’il t’a donnée, elle n’est pas originelle (mqassra)…. » Or, dire d’un Bach Qassad tel que Mohamed Lakehal que sa qassida est « non originelle, triturée » c’est un déshonneur pour un homme d’une telle droiture… Le vendredi suivant allant à Djamaa El Kbir où il était muedden, il passa au café Malakoff où tout le monde lui exprima son vif contentement de le voir avec des salutations profondément respectueuses. El Hadj Mrizek était du nombre et mon grand père lui demanda d’appeler El Anka. Quand celui-ci arriva, il se trouva pris au dépourvu publiquement  devant ce que rapportait Mohamed Lakehal. El Ankane trouva rien à dire que: « Ya Si Mohamed  si je lui dit ça c’est juste pour tu m’en donnes une très bonne à moi»… Avec un Si de vénération et d’excuse…

L’autre anecdote : mariage ou TSF ?...

A l’époque où mon grand père était déjà oukil de Sidi M’Hamed El Anka avec qui il avait de bonnes relations lui demanda un jour devant tout le monde de lui donner une nouvelle qassida. Mais Baba Sidi de lui poser la question : « Et qu’est-ce que tu vas en faire? » « Pourquoi tu me demandes ça, Si Mohamed », rétorque El Anqua qui ajoute : je la chanterais…. « Je suis d’accord que tu l’a chantes, dit mon grand père. Si tu la chantes dans les mariages, elle est à toi. Mais si c’est pour la chanter à la TSF alors je te la vends »… C’était dit en plaisantant, mais déjà à l’époque la vie marchande pesait  d’un poids lourd… En fait, mon grand père n’a jamais vendu un seul poème de sa vie. Son vœu le plus cher était de faire connaitre et faire vivre au mieux le riche patrimoine artistique de notre société. Pour lui les « marchands » au sens négatif, c’étaient les autres, les tenants féroces de la colonisation…

*

Ceci étant, reste à plonger maintenant dans cet océan poétique dont un certain nombre de noms illustres répertoriés au sommaire de chaque tome laissent rêveurs… Ainsi d’un Bensahla de Tlemcen dont la déclamation de l’amour platonique pour une femme finit par le mener dans les geôles du Bey d’Oran !... D’un Benmssaib qui connut les affres des déceptions de l’amour profane avant de se tourner  définitivement vers l’amour divin… D’un Ahmed Ben triki, kouroughli d’origine. Triade qui par la qualité de sa poésie a élevé le genre Hawzi de langue dialectale à un haut niveau.
Mais il existe également dans cet ouvrage d’autres noms dont, en sus de leurs poèmes originaux fidèlement retranscris,  on aimerait  connaitre les méandres de la vie et de la création. Ainsi des Mustapha Labrit,  Cheikh Ahmed, Mohamed El Qamti, Ahmed Ben Mrad, Bouteldja, Benzoui, Benmessoud, Ahmed Ben El Hadj et d’autres…


« Qu’avais-tu donc hier belle aux yeux noirs ?... »

Comment cette belle et foisonnante oralité a-t-elle pu nous parvenir malgré les terribles coups du sort colonial qui ont complètement déstructurés l’imaginaire des Algériens et leurs patrimoines ?.. Justement grâce à la probité, à la méticulosité et à la ferveur désintéressée d’hommes tels Mohamed Lakehal qui n’ont cessé, leur vie durant, de noter, transcrire, préserver par l’écrit, et transmettre ainsi des pans entiers de mémoire vive fut-ce avec retard…
Tout ce que l’on peut espérer aujourd’hui, en ce vingt et unième siècle si rapide et si menaçant à la fois, c’est que tous les interprètes du chaabi et d’autres genres musicaux dits classiques se saisissent de ce fonds riche (celui de Lakehal, mais également de tous les autres) pour l’interpréter,le déclamer et le porter aux quatre coins de nos consciences avides de beauté, avides de renouveau fondé sur l’humain, l’amour, l’espoir.


Abderrahmane Djelfaoui






dimanche 10 avril 2016

A Mosta le film court: c'est loin voir...

Tout commence d'abord par une visite de bon matin dans la vieille ville.
L'ami Mostefa Abderrahmane me guide



Tigdit s'éveille, et je suis fasciné par les détails de la tradition et de la modernité qui se croisent (pantalon de velours... chech... ou smartphone en main...) des derniers et nouveaux habitants d'une cité agée de plusieurs siècles... là même où Ould Abderrahmane Kaki, créateur du théatre algérien de l'absurde dés les années 50 est né ... tout comme Mohamed Khadda, un des maitres de la peinture moderne... et tant d'autres écrivains, musiciens, photographes toujours vivants, exilés ou disparus... A l'oeil nu ont peut voir que les murs de Tigditt craquent; qu''ils n'en peuvent plus, n'empêche que les gestes de la vie captent encore avec simplicité la douce et fine lumière du jour...



Puis c'est l'espace àciel ouvert de la Maison de la culture Ould Aderrahmane Kaki sous le soleil de printemps.
Berbères, Djamel Allem (musicien-chanteur) entre Sid Ahmed Zerhouni (architecte, peintre) et moi même à l'entrée de la grande salle de cinéma.
Pause entre deux projections de documentaires, courts et longs métrages de fiction.
On y a assité à des révélations, inattendues, comme le film "Banc public", de Djamel Allem lui - même qui a poussé le bouchon a construire un film de moyen métrage sur la base rytmiques de belles musiques dont une d'Eric Satie...
Y joue une excellente comédienne (on comprendra a la fin qu'elle est aveugle) qui ne fait qu'être assise sur un banc dos tourné à la mer... surréaliste!




Sur le seuil d'un restaurant de la corniche: sérieux et débonnaires, parmi une foule de jeunes cinéastes et comédiens connus ou pas du tout : Sid Ahmed Kerzabi (cinéaste de formation, ancien Directeur du Parc National du Tassili), Fouad Soufi (Archiviste et Historien) et le réalisateur de longs métrages Ghouti Bendedouche en discussion avec le journaliste Kali d'El Watan.
Derriere eux (ou devant nous) une mer de rêve à la Ulysse...





Cette mer a toute une histoire dont Mohamed Chouikh, en commençant sa belle carrière, avait fait un film s'intitulant "Echabka", la nasse, sur des pêcheurs de l'oeud Cheliff qui se jette dans la mer juste derriere Mostaganem...
Ici, -le comédien qui avait été le partenaire de Marie José Nat (tiré d'un roman de Claire Etcherelli, prix Femina 1967)-  avec son gendre et moi même à la cafeteria de l'hotel des Sablettes où étaient logés la plupart des participants du Festival du film court et documentaire qui, en ouverture, a tenu à rendu hommage au réalisateur de La Citadelle mais, avant tout, à l'enfant de la ville des cinq saints protecteurs...





Un matin j'ai vu Touita Okacha, dans cette même salle des petits dejeuners chercher (vainement) un yaourt sans sucre... Il n'empêche que cette homme de grand cinéma s'est attaqué à des sujets complexes de notre histoire en les traitant de façon simple...
Pour "OPERATION MAILLOT" (2015) je lui demandais comment il a pu ramasser la doc pour si bien faire. (Ma question était fondée sur mon propre travail pour un livre biographique sur une résistante et poétesse de la même époque , projet pour lequel j'ai eu le plus grand mal à trouver ici les sources....)
Touita me regarde quelques secondes danbs les yeux... Puis fini par me dire: " j'ai mis 25 ans ; 25 ansdepuis le premier jet de scénario...à recommenceré et recommencer encoreé... Heureusement la famille Maillot m'a beaucoup aidé"...
J'ai profité pour saisir son image à cet instant précis ou de deux doigts il mesure l'espace-temps d'une solitude de film...
Merci Touita Okacha.
Merci aussi à tous ces fauteuils qui gardent silencieusement une mémoire dense qu'on finira bien par traiter un jour entre deux doigts...



Un matin alors que je dois l'interviewer sur l'histoire d'un souk de femmes (disparu), le souk enssa  de la vieille ville, je trouve Mostefa Abderrahmane en discussion avec un paysan....
...le cinéaste des films documentaires poignants "Les Cuves de la mort" et "Enfumades du Dahra" tenait sa documentation dans un sachet de plastic et ne cessait de relancer la  discussion avec des paysans à l'entrée même de la Maison de la Culture...
Derrière eux un bibliobus de la Bibliothèque nationale...
Que faisaient-ils là ces paysans? Ils attendaient de leur coté une réunion dans une petite salle.
Croisement...
J'ai patienté en appréciant leur belle et calme dignité; leur civilité.




Flash back...
Rachid Benallal...
Cinéaste et membre de la commission de selection du Festival du documentaire et film court de Mosta 2016. 
C'est un routier des festivals et une vieille connaissance depuis la cinémathèque algérienne où j'ai exercé durant les années 70... 
Chaque fois que je le rencontre (A Tizi Ouzou, Alger ou sur Facebook)  il me fais penser au grand acteur italien Toto qui a participé à plus d'une centaine de films dont un grand nombre qui ont fondé le néo-réalisme italien en noir et blanc... 
Toute une époque!
Avec Rachid Benallal on n'a jamais cessé de se croiser à la rue Charras et ailleurs, au hasard. Une fois dans un café il me raconte une anecdote d'enfance que j'enregistre sur le champ et que j'ai placée dans mon dernier ouvrage (voir plus haut) qui (d'ailleurs) ne devrait pas tarder à sortir...Une anecdote néoréaliste et "héroique" dans un sale temps de guerre: "la bataille d'Alger"... J'espère que vous lirez...Ici, j'ai réussi à capter sa gouailleuse et belle gueule d'Algérien heureux parce que sans illusion...


émoticône lik
Ould ezzenqa...ou l'enfant de la rue...


Il sortait d'où pour aller où?...
J'étais en voiture avec des amis quand il est passé devant nous, sur la chaussée...
J'ai ouvert la portière, montré mon smartphone...
Il s'est arrêté et s'est retourné vers moi timide et fier me montrer ce qu'il portait...
Trois déclics et je lui ai montré son image.
Il a souri mais il est vite reparti en courant en tenant serré ses chatons...
Néoréalisme?
Festival off?...


Abderrahmane Djelfaoui

samedi 9 avril 2016

De Tigditt à Mesra: le drame de Souk Enssa…

…Il a existé à Mostaganem, bien avant ma naissance, un marché que visitaient nos grands parents et  parents dans la vielle cité de Tigditt: « Souk enssa » que d’autres nommaient « Souk el Djem3a » (le souk du vendredi), raconte Mostefa Abderrahmane, comédien ayant côtoyé de prés Ould Abderrahmane Kaki ainsi que son frère Maazouz, devenu photographe  (primé par l’UNESCO) puis humble et talentueux vidéaste de films documentaires sur la mémoire de notre 20ème siècle qui ne cessent de nous interpeller…
Un souk, dit-il où les bonnes femmes venaient tout simplement acheter et vendre, ce qui n’était qu’un prétexte pour communiquer entre elles dans le plaisir, le bonheur et la convivialité.

Ce marché s’était tenu d’abord tous les vendredi à Souika, prés d’une place publique, sur un espace mitoyen du cimetière de Sidi Maazouz el Bahri qui reste lui-même une des légendes de la ville, parce que, dit-on, andalou venu par la mer jusqu’à Moustghanem où il trouva refuge, vécut, mourut et y fut enterré… 

Tigditt s’appelait encore couramment El Qahira il y a quelques décennies pour avoir donné naissance à une belle élite sportive, culturelle, artistique et politique parmi lesquels Azouz Bouadjaj, Ould Abderrahmane Kaki, Mohamed Khadda,  Abdallah Benanteur, Bensaber Djamel, Mustapha Chograni, Abdelkader Benmokadem, Mohamed Chouikh, Allal Bachali, Osmane Fethi, etc, etc.


Ensuite ce souk enssa s’est déplacé de Souika a Dar el Hana, quartier populaire des pauvres d’entre les pauvres (« el guelil i 3aoun el guelil », où le pauvre aide le pauvre). On continua à l’appeler : souk enssa-souk el djem3a. Et toutes les pauvres gens de la ville et des alentours, des douars, des villages (parce que Mostaganem est entouré de dizaines, sinon de centaines de douars), venaient là échanger, commercer, se rencontrer, se dire la bonne parole. Et c’est là que je rencontrais souvent Kaki homme de théâtre et amoureux du cinéma dans la foule de souk enssa… Durant l’année 1990, après le passage de « Fin de partie » à Avignon, adaptée par Ahmed Haroun et que j’avais mis en scène à Mostaganem, je l’ai convaincu sans peine de l’interviewer sur sa pratique théâtrale dans le souk même, où il évoqua Samuel Beckett et le théâtre de l’absurde tout en discutant avec un vendeur ou un autre. Malgré une caméra amateur, on en a tiré un film de 45 minutes comprenant d’ailleurs des extraits filmés de sa pièce « Fin de partie » et qui a beaucoup circulé…



Quatre photogrammes extraits du film où l’on voit Ould Abderrrrahmane Kaki évoluer à l’aise avec les jeunes vendeurs,
un fume-cigarette et une canne en mains…





Et ce souk enssa , comme de très nombreuse autres activités  régulières dans le pays, au nord et au sud, à l’est comme à l’ouest, a été interdit à partir du début des années 90 sous les prétextes de hlal et hram, etc. Situé dans le quartier pauvre et « chaud » de Dar El Hana, la masse des jeunes omnibulés par les slogans extrémistes du FIS firent totalement déserter cet espace.  Les femmes avaient peur de sortir. Les institutions de la ville étaient aux mains du parti islamiste. L’espace fut divisé en lots qui finirent pour la plupart en locaux commerciaux ou en logements de fonction. L’occupation du terrain par les femmes en tant que souk ne fut plus qu’un souvenir pour ceux et celles qui étaient en âge de s’en rappeler. Rappel amer. Souk virtuel…

Mais qu’est-ce venait faire là Kaki avant la « décennie noire »?...

Kaki venait s’y ressourcer, répond Abderrahmane Mostefa. Autrement dit être il voulait être en contact avec les humbles gens qu’il évoque dans ses pièces tout comme Abdelkader Alloula le faisait de son coté dans ses pièces. Il venait là écouter la bonne parole, comme on dit. Il achetait ce faisant un peu de grain d’orge (dchicha), un peu de figues, du raisin… Le théâtre de Kaki est un théâtre où ne rencontre que d’humbles gens. Les gens simples. Ceux qui l’ont inspiré… C’est comme ça qu’un jour téléphonant à Kaki pour savoir où il serait pour le rencontrer, il me dit : Souk enssa. Ce qui supposait que je prenne le bus communal pour m’y rendre, qu’on appelait « le taxi communal ». Kaki y allait  souvent seul. Parfois je l’accompagnais en véhicule, à l’époque où j’avais un véhicule. On se baladait dans ce souk. Un jour j’ai dit à un ami caméraman : prends une caméra, n’importe, et suis-moi dans ce souk. C’était merveilleux ! Le travail d’une journée.

Kaki était très connu pour avoir monté « En attendant Godot » à Mostaganem avec sa troupe El Garagouz dans laquelle j’avais moi-même joué alors que j’étais comédien sous la direction de son frère Maazouz Ould Abderrahmane qui est décédé au Canada il y a trois ans... Kaki avait également monté plus tard « Fin de partie »… Je suis donc allé le chercher chez lui, à la rue 34 où il habitait à Tigditt et nous sommes allés à pied au souk. Et je l’ai fait parler, oubliant tous deux la caméra…



Au souk, alors qu’on y voit des centaines de pauvres gens de Tigditt et des alentours vendre ou faire leurs petits achats, personne n’a fait attention à nous ni à la petite caméra. Kaki était à l’aise. Il était parmi les siens ; c’était la grande mise en scène. Il était né dans un quartier populaire et il y était resté profondément attaché aussi bien à ses gens qu’a ses traditions ; à sa halka…. Un jour il m’avait dit : « J’ai fais pas mal de capitales dans ma vie ; j’ai traversé pas mal de pays mais Mostaganem c’est mon port d’attache »…
Autre chose, avant même que ce souk enssa de Tigditt ne se déplace ailleurs en ville puis par la suite au village de Mesra, il y avait aux alentours toute une effervescence culturelle. Il y avait la célèbre école Jeanmaire, la toute première école « indigène » de Tigditt…  
Il faut à ce propos rappeler qu’au moment où l’OAS terrorisait la ville de Mostaganem, les trois quarts des algériens abandonnant leurs habitations dans la ville européenne ou alentours  ont basculé vers la Casbah de Tigditt. Je me rappelle qu’on vivait là  à plus de trente par maison ! Les gens ont été sauvés et adoptés par Tigditt !  Malgré le terrorisme, la placette de la vieille ville regorgeait de cafés populaires ; de troubadours ; d’orchestres châabi….On croisait des hommes de théâtre, des dockers, des pécheurs, des animateurs du mouvement scout, toutes sortes de personnalités, etc.  Tigditt et la zaouia Alaouia donnaient une seconde vie à Mostaganem.
Il y avait juste à coté un cinéma mythique, le Cinélux, cinéma de quartier où on avait vu pratiquement tous les films, ceux de Charlie Chaplin (qu’on appelait Charlot), les péplums en cinémascope, les films de guerre, tous les westerns sans lesquels on ne pouvait pas respirer… Le Cinélux  organisait même des séances spéciales pour les femmes… Kaki qui y allait très souvent m’avait dit dans une interview que je lui avais faite lors  d’un déplacement avec lui à Oran en 1987: « … si j’ai fais du théâtre, c’est que je ne pouvais pas faire de films. Le cinéma était couteux et demandait trop de moyens… Et je me suis inspiré de beaucoup de films de John Huston, notamment  La Sierra Madre avec Humphrey Bogart pour lancer ma première pièce Cabane»


Ould Abderrahmane Kaki photographié en argentique par Abderrahmane Mostefa en en 1983 au square Boudjemaa, 
au centre ville de Mostaganem


Et pour en revenir à cette matinée passée avec lui dans le souk, j’avais trouvé l’idée de le faire parler de Samuel Beckett dans le souk ! C’était magistral. Il parlait de toute son expérience du théâtre de l’absurde à Mostaganem dans les années 56-58 autour de la pièce « En attendant Godot »… Il en parlait là en ce début des années 90 tout en faisant ses courses… Il parlait de Beckett, puis un laps de temps il demande à un jeune vendeur : cette veste tu l’as vend combien ?... L’autre donne un prix. Kaki de s’exclamer en rigolant: tu me prends pour un américain !...  Puis il reprend passionnément son discours interrompu sur Samuel Beckett, passe aux poètes troubadour et au Chi3r El Melhoun qu’il connaissait bien, tout en ignorant totalement la caméra.
Et cette ballade dans le souk enssa nous a ramené sur son lieu de prédilection qui est Gas3a Sidi M’Hamed El Mejdoub qui est aussi un autre « gardien » de Mostaganem parmi les cinq marabouts mythiques qui protègent la ville de cataclysmes, d’invasions et autres catastrophes…
Après cela nous sommes descendus au bord de la mer, presque les pieds dans l’eau,  où il me raconte l’histoire extraordinaire de El Djoher ; un personnage que l’on ne voit pas sur scène dans la pièce « Koul ouahed ou hekmou » (Chacun sa justice) montée au TNA et qui avait fait de nombreuses tournées… C’est l’histoire de El Djoher, fille d’un pauvre citadin qui, endetté, voulu donner sa fille en mariage à un personnage âgé mais qui a de l’argent. La jeune fille acceptera-t-elle…

[ Courte vidéo à voir :

C’est une parabole extraordinaire que le théâtre de Kaki a fait joué avec des moyens minimes, sans décor ; une scène nue, celle d’un théâtre pauvre,

Pour en revenir au souk enssa, ce souk a malheureusement disparu par le fait de la bêtise des autorités Fis de l’époque. Et, du coup, nous enfants de Mostaganem, notre souk a disparu… Cette disparition implique-t-elle la disparition de la mémoire de Kaki elle-même ? Je ne le souhaite pas. Je ne le pense pas, mais… Je le répète, pour Kaki c’était une sorte d’obligation qu’il aille en visite à ce souk tous les vendredi matins. C’est pour ça que son appellation balançait entre souk enssa-souk el djem3a… Il me disait : « Je ne peux pas m’en empêcher »….
On a perdu Kaki. On a perdu Maazouz son frère. On a perdu le souk des femmes de Tigditt , et voilà l’état dans lequel nous sommes, presque un état d’orphelins aujourd’hui …

Mesra : les femmes elles mêmes m’invitent à photographier

Ceci dit, j’apprends il y a une dizaine d’années l’existence d’un nouveau souk enssa à Mesra, une localité à prés de 12 kilomètres au sud-est de Mostaganem.

Mais  bien avant de rencontrer ces femmes dont je n’avais jamais entendu parler, j’allais déjà au souk des hommes qui se tenait chaque vendredi à Mesra. Un souk archi connu et pratiqué non seulement par les gens de la localité mais aussi par des gens venant de toute l’oranie, des hauts plateaux de Sougheur dans la région de Tiaret et même de plus loin. Un souk à l’intérieur des terres où l’on vend et on achète autant du poisson et du bétail que des voitures… J’y allais un vendredi sur trois et offrais les semaines d’après les photos à ceux dont j’avais fait le portrait. Parfois je ne les retrouvais plus. On me disait que telle personne avait disparue. Morte…Je me débrouillais pour transmettre la photo à la famille…
J’avais même réalisé un documentaire de 26 minutes « Ferjet El Meddah » (le spectacle du barde) sur des meddah qui, depuis Mehdia, des hauts plateaux du Sersou ou de Rahouniya venaient là de la fin des moissons jusqu’à l’automne avec un petit répis durant le ramadhan… J’ai tourné une séquence mémorable, sous l’orage ! C’était l’époque où Israël avait attaqué Gaza avec des bombes au phosphore. Les meddah se suivaient pour chanter la Palestine sous l’orage devant un public inébranlable et attentif à chaque mot, à chaque image…
Et un jour, en pleine période terroriste, entre 95 et 98, j’apprends que des femmes de ce même village de Mesra avaient leur propre souk qui se tenait dans un cimetière ancien de Sidi Ben Dhiba….


Vue générale du Souk enssa de Mesra photographié en argentique par Mostefa Abderrahmane


Là, j’avoue, ça m’a été difficile de travailler au début. Je marchais et marchais dans cet espace d’une centaine ou deux cent femmes que je ne connaissais pas. Je tournais, sans savoir comment m’y prendre… Une femme en haik m’avait remarqué. Une vendeuse parmi tant d’autres. Me voyant avec mon matériel elle me demanda si je voulais prendre des photos… Et elle devint mon guide en m’introduisant auprès des autres, moi qui craignais d’être rejeté. Elles m’ont accepté… Elles achetaient et vendaient de tout : des poules, des étoffes, des parfums, de la laine, des bracelets, des savonnettes, de l’encens, des œufs, de la semoule ; tout ce qui concerne le ménage. Des femmes merveilleuses, dont je compris vite que le principal objectif était de se rencontrer, d’échanger, de communiquer, de s’écouter et se raconter plus que de vendre… Depuis, j’y allais presque tous les jeudis matins très tôt jusque vers midi, heure où elles se dispersaient…


Femmes du pays en discussion conviviale entre elles photographiées par Abderrahmane Mostefa

Un jour j’ai invité mon ami peintre Hachemi Ameur à venir avec moi réaliser au crayon une série de croquis sur la résistance de ces femmes courage, de ces femmes humbles, de ces femmes vivantes et généreuses du peu qu’elles possédaient avant que la condamnation de hram (l’illicite !), condamnation sans appel ne vienne mettre fin à cette riche tradition populaire ; elles qui pourtant avaient des décennies durant résisté pacifiquement du mieux qu’elles pouvaient… Un vrai malheur que la société à laisser faire sans réagir…Le malheur du couperet des interdits, encore une fois…
Qu’en reste-t-il ? Plus riens, sinon le témoignage de mes photos et les croquis de Hachemi Ameur. Et mes photos étaient peu nombreuses, parce que en argentique ; je n’avais pas alors les moyens de travailler avec un appareil numérique.

Souk enssa de Mesra vu par le plasticien Hachemi Ameur


Que dire en fin de compte de tout cela des années après ?...

J’aurais souhaité que ce patrimoine vivant, ces lieux de rencontre et de réelle civilité conviviale continuent d’exister. J’aurais aimé voir les nouvelles générations s’y frayer un chemin, regarder, écouter, demander, comprendre et en transmettre un peu comme l’avons fait nous-mêmes. Alors pourquoi un tel gâchis, une telle cruauté ? Pour moi ces souk enssa représentent une perte terrible, une perte tragique et irréparable. A la place de riches rapports sociaux on a coulé du béton ! Les villes ont perdues leur âme ; défigurées. Et la dégringolade ou la descente dans l’abyme de la médiocrité et de l’absurde a commencé longtemps avant, avec la disparition des cinémas, des représentations théâtrales, des ciné clubs et tant d’autres activités nécessaires à la vie. Et je n’apprends rien à personne en disant que cet état de fait est loin d’être spécifique à Mostaganem et à sa région. Il concerne tout le pays, tout son territoire, toutes ses mentalités…

Evidemment, les grands souks d’hommes ont repris ces dernières années. De la cote méditerranéenne à la montagne, de la mer à la plaine, ce sont des dizaines de souks qui ont repris vie et où on peut voir à l’occasion de moussem un grand nombre de troubadours, de meddah déclamer leurs récits, leurs qacidate aussi bien dans le genre comique, le genre dramatique ou le genre religieux. Mais les souk enssa ont eux disparus. 




Seule la mémoire…. Photos Abderrahmane Mostefa


Propos recueillis à Mostaganem par Abderrahmane Djelfaoui

jeudi 7 avril 2016

Vautier s’invite au Festival du film court de Mosta

9 minutes ! C’est certainement le passage le plus court d’une personnalité du cinéma durant les cinq jours du Festival du documentaire et film court qui s’est tenu à la Maison de la culture Ould Abderrahmane Kaki du 27 au 31 mars derniers…

René Vautier, juillet 2009 à Alger




9 minutes où « Mr RENE VAUTIER brosse son portrait de cinéaste militant anticolonialiste. Il revient notamment sur sa participation et ses tournages en Algérie pendant la guerre de libération nationale, où il a été blessé par un tir de soldat français sur sa caméra et dont il a gardé un fragment dans le crane », dit le synopsis distribué lors de la projection…

9 minutes denses où,  avant de résumer sa riche et inégalable carrière, celui que certains ont vite et respectueusement nommé « le père du cinéma algérien » pour avoir filmé dans les maquis, dit de lui même: « René Vautier vient  d’apprendre qu’il a un cancer qu’on ne plus soigner. Les toubibs ont renoncé à s’occuper de lui en lui disant : tu as quelques mois pour régler tes affaires alors règle les »…
Emotion dense que celles de ces quelques minutes qui rendent hommage au cinéaste disparu en janvier 2015 (le film est bouclé en mars 2015), un cinéaste humble et passionné qui de son adolescence de résistant au nazisme jusqu’à la fin de sa vie n’a cessé d’œuvrer pour les causes de libération des peuples du joug colonial français.
Cette fraternelle et pathétique surprise nous a été offerte par le cinéaste documentariste Hadj Fitas qui avait rencontré René Vautier lors du Festival Panafricain d'Alger il y a 7 ans , Festival dont Vautier était l'invité d'honneur aux cotés d’autres cinéaste du monde tel l’américain Dany Glovéro…

Festival panafricain –Hadj Fitas et Dany Glovéro


Heureuse et simple rencontre entre hommes d’images….
Hadj Fitas a fait depuis les années 70 un long parcours de journaliste, de reporter radio et surtout de producteur et réalisateur indépendant de documentaires. Il avait notamment réalisé en 2004 un film de 13 minutes  « Cinéma et histoire », où il faisait un parallèle entre la guerre du Vietnam et celle d’Algérie en interrogeant l’historien Benjamin Stora, les cinéastes Yves Boisset, Mohamed Chouikh et Mohamed  Bensalaha ainsi que l’essayiste Malek Chebel…
Pour ce coup, Fitas a trouvé durant le Festival Panafricain d’Alger de juillet 2009, en accord avec René Vautier, la formule juste pour un témoignage fort : poser sa caméra à hauteur du réalisateur breton, le cadrer en gros plan et le laisser faire son autoportrait…



Pour la performance il faut être bien entendu René Vautier. Et René Vautier explique avec calme et un sourire souverainement pacifique qu’il se consacre désormais à Brest, région où il était né en 1928, à classer pour la cinémathèque l’ensemble de ses films qu’il a fait aux quatre coins du monde… Il a du d’abord les chercher, ses films et, comme il dit « en recoller les morceaux » suite à toutes les atteintes terribles que n’a cessé de lui assener la censure (et les condamnations des tribunaux) au cours des soixante ans de sa longue et extraordinaire carrière. Une trentaine de films dont les plus célèbres sont sans doute  « Algérie en flammes » (1958) et « Avoir 20 ans dans les Aurés » (1972), mais nous n’oublierons pas pour notre part de rappeler ici « Les trois cousins », une fiction tragique sur la vie de trois cousins algériens à la recherche d’un travail en France dont un des rôles saillants était interprété par le regretté Mohamed Zinet, chef d’orchestre de l’inoubliable « Tahya ya didou » projeté sur l’écran du cinéma l’Algéria de la rue Didouche Mourad en 1971 en présence de Mohamed Salah Mentouri premier maire d’Alger…

Puisse ce court film être largement distribué par les moyens modernes que nous connaissons afin que la majorité des Algériennes et des Algériens puissent le voir ; car, comme le souligne Vautier lui-même dans ce film : « L’histoire moderne s’écrit en images »… 
Souhaitons également longue vie et santé à tous les festivals ici et là dans le pays qui permettent de faire réellement connaitre le patrimoine culturel, le faire vivre, le préserver, le transmettre.


Abderrahmane Djelfaoui



Hadj Mohamed Fitas / Bio express:

- Etudes de sociologie à l'université d'Oran
-Journaliste au quotidien "La République" d'Oran (1974/75)
-Formation de réalisteur à l'Institut National de l'Audiovisuel de Bry sur Marne/ Paris (1976-77)
-Reporter radio à "Radio France", et à "Radio France Internationale" (1977-78)
-Réalisateur au Centre audiovisuel de la Zone Industrielle d'Arzew de SONATRACH (1980-90)
-Producteur et Réalisateur indépendant, depuis la création de "VIDEO PRO" en 1990 et sa filiale "VP FILMS". Cette filiale a réalisé des documentaires pour le compte de la Télévision Algérienne, et les chaines France 2, France 3, TV5 et Radio Canada