mardi 22 mars 2016

Une poésie à tous tons et à tous temps

Dans nos métropoles devenues surpeuplées, bruyantes, avares de bon sens et d’humanité, nous survivons avec la morsure inquiète que le climat n’est plus ce qu’il était. Que le temps de la vie déraille au point d’en perdre la boussole, perdre le rythme nourricier de ses saisons et peser sur nous tous telle une menace…
Et pourtant ! D’une nuit pas tout à fait noire à son lendemain frissonnant de nuages  la poésie chaque printemps est au rendez-vous, même si elle donne l’impression d’être inattendue. Une poésie fragile certes mais plurielle, comme les feuilles des arbres et des fleurs qu’on ne peut pas compter sur les seuls doigts des deux mains. Cette poésie neuve et lumineuse dont nous nous doutons bien du bout de la langue qu’elle ne durera que ce que dure un tour de chant, un tour de danse, un amour ou sa brûlante passion…
Mais qu’à cela ne tienne ! Ce sera à refaire, reprendre et renouveler d’une autre façon… 

Ainsi saviez-vous qu’à Alger, ce 19 mars des Victoires, dans une grande salle aux plafonds hauts avec une trouée lumineuse vers le ciel, un grand rassemblement inédit de poètes s’était déroulé sans autre service d’ordre que des micros baladeurs ?.. Que de la convivialité aérée qui embaumai la salle émanait le féérique sentiment d’être « ailleurs » tout en étant bel et bien ici et pour une fois tout à fait à l’aise ?..

LE CAFE DES POETES

Incroyable, mais ils et elles sont venu(e)s de Belcourt, de Hydra, de Ain Naadja, des collines du Sahel algérois, de Blida, de Tizi Ouzou, de Ain Sefra et exceptionnellement même d’Italie pour être à un rendez vous animé par Narriman Zehor Sadouni de la Chaine 3… Chacun est venu selon ses moyens, en voiture, en taxi, en train, à pied… L’information sur tous supports et principalement les réseaux sociaux avait été menée des jours et des jours durant pour aboutir à ce souk bienheureux de poètes, de chanteurs, slameurs, musiciens, écrivains, éditeurs, plasticiens, enseignants, journalistes, animateurs de jour ou de la nuit… Un rendez vous prévu pour deux heures (ce qui est un honorable challenge) mais qui s’est agréablement étiré au-delà de trois bonnes heures…

Générations poétiques : voix multiples et continues 


Trois heures qui auront à peine suffit pour évoquer et (re)gouter des vers de poètes disparus, poètes de toujours : les Mohamed Dib, Jean Sénac, Anna Gréki, Si Mohan u Mhand, Bachir Hadj Ali, Tahar Djaout, Youcef Sebti, Ahmed Azeggah, Djamel Amrani, Assia Djebar… Poètes déclamés par les voix multiples et croisées de Leila Boukli, Rachida Moncef, Samira Chouadria, Narriman Zhor Sadouni, Djamel Senhadri, Saliha Imekraz, Lazhari Labter, Abderrahmane Djelfaoui…  Et à défaut de pouvoir les « faire intervenir » tous, des dizaines de noms et photos noir et blanc défilaient sur l’écran du Café des Poètes, une salle devenue un havre d’étonnements et de bonne humeur en cette fin d’hiver. Un généreux retour de la poésie qui donnait à cette rencontre festive une tendresse de jasmin et une rumeur de vagues fortes et d’embruns venus du fond des horizons pour nous accompagner, nous vivifier…

Rachida Moncef et Samira Chouadria lisant Mohamed Dib à deux voix…

Saliha Imekraz déclamant Assia Djebar

D’ailleurs de ce lointain horizon, Nourredine Tidafi (pour ne citer que cet illustre devancier) n’écrivait-il pas déjà durant les années de guerre :

« Je viens de l’olivier humilié, entré dans sa revanche 
Je viens d’Aïn-Naga l’insoupçonnée, de Palestro 
Je viens de tes fruits renversés, de tes colères éblouissantes bourdonnant sur ses malheurs virils...
O Algérie, fille de toutes les syllabes rebelles!
[…] Je viens de Berrouaghia, de Nemours, de Lambèse 

[…] Algérie, Algérie toute gorgée d’angoisses 
[…] Je viens de Cherchell par la porte terrifiée 
Je viens de Tizi Ouzou la Haute, présente comme un reproche
Je viens de Tlemcen avancée sur ses mains affamées 
Je viens du Silence du sud, des douleurs citadines… 
 Je viens des Aurès lyriques, de l’honneur réalisé ! ».

Un Tidafi que l’on retrouvera longuement cité par Jean Sénac dans « Le Soleil Sous les Armes (Eléments d’une Poésie de la Résistance 1Algérienne) », Subervie, 1957…

Le poète et éditeur Lazhari Labter
déclamant le célèbre poème « Serment » de Bachir Hadj Ali

Et comme en écho Bachir Hadj Ali le jeune, Bachir Hadj Ali le vieux, Bachir Hadj Ali le sage nous chantonne quelques vingt ans plus tard une courte portée sur une page de « Mémoire clairière »:

« Ici le feu s’allume
Ici l’eau vagabonde
Ici l’air se raréfie
Ici la vérité se terre
Pour veiller sur la vie »….

Le poète gênois Claudio Pozzani,  
également romancier et musicien de rock,
lors de sa déclamation au Café des poètes.


Djoher Amhis

Ali El Hadj Tahar qui présenta son anthologie de la poésie algérienne (2008) lisant ses propres poèmes


Et alors que nous naviguions poétiquement et musicalement (avec un guitariste, les chanteurs Tagrawla et Aziz Alem, des musiques célèbres des génériques d’émissions telle celle de Djamel Amrani empruntée à Eric Satie), j’apprenais qu’en une autre métropole du grand pays, le public averti d’Oran réservait une écoute chaleureuse et enthousiaste au récital d’ une de nos belles poétésses, Zineb Laouedj qui y déclamait en algérien, en fousha et en français sa poésie en hommage, entre autres, à Abdelkader Alloula…Théâtre et poésie, un autre croisement de destins et de pratiques vives de l’art bien de chez nous… Ce qui me rappelle à cette occasion la voix de M’Hamed Djellid, compagnon de Alloula, qui écrivait dans son recueil « Plaies » (SNED 1970) :

« Rire… Rire… Rire d’espérance !
Tu nous donnes de l’endurance
Et tu calmes nos souffrances
Immenses… immenses »…

Peut être ailleurs aussi en d’autre villes, d’autres évocations d’autres voix valeureuses de notre patrimoine et du patrimoine poétique universel s’élevaient-elles ici et là pour amplifier l’onde d’endurance de ce jour pathétique où l’histoire somma l’arrêt victorieux d’une guerre. Certainement….

JEUNES VOIX  DE MAINTENANT : FORETS D’AVENIR

Beaucoup de poètes donc à cette rencontre, mais aussi beaucoup de poètes qui n’avaient pu y être. Parmi les jeunes espoirs présents, femmes et hommes, c’est d’abord la multiplicité des tons, celle des différences et des multiples niveaux de créativité qui poussent à l’écoute et à l’étonnement. A applaudir même. Bien entendu, tout comme chez leurs ainés, tout n’est pas parfait dans leurs travaux et est même loin de l’être. Mais là n’est pas l’essentiel. L’essentiel est dans la tendance générale à une expression libérée des platitudes… Avec du nerf, du punch, de l’inédit, des croisements de pratiques diverses, quelles que soient les langues : derja, tamazight, arabe classique, ou français…

"Rabbi Y Khellik"...

La moitié des trois bonnes heures ont à peine suffi à entendre des poétesses et des poètes de moins de 30 ans, (excusez-moi de n’avoir pas noté leurs noms, mais on en reparlera très certainement bientôt), jeunes patients d’impatience fraîche et piaffante comme les vents tournants du printemps. Des jeunes lancés sans complexe dans la bataille des symboles, l’ivresse du rythme, l’utopie, le rire, le défi, la provoc, la gentillesse, l’amour…Certains en petit groupe ont relevé le défi (pas évident du tout) d’interpréter des morceaux de poésie de Jean Sénac mort en 1973 avant même le mariage de leurs parents!

Poétesse « descendue «  de Tizi Ouzou sur Alger
et repartie avant même la clôture
pour ne pas rater son transport

Jeune poète déjà illustre
puisque lauréat d’un concours international de slam
où son talent et son humour lui ont permis de remporter le premier prix



Etudiant en médecine en rupture de banc.
Un passionné fou de poésie et d’art thérapie
amené à faire la fac buissonnière pour chanter Alger.
Il défie le public du Café des poètes qu’il sera Prix Nobel de littérature en 2050….

Parole donnée...


... élévée et amplifiée...


D’autres encore, bien sur, dont ce petit article n’est qu’un coup de cœur, un remerciement à la fraicheur de la jeunesse, sa franchise et son franc parlé.
Dire quand même avant de se quitter que cette rencontre du Café des poètes, enregistrée sur 3 heures, sera diffusée intégralement sur les ondes de la chaine 3 le vendredi 25 mars à 15h. «  C'est une première, s’exclame l’animatrice Narriman Zehor Sadouni. La poésie reconquiert son territoire »…


Abderrahmane Djelfaoui, textes et photos





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