mardi 22 mars 2016

Une poésie à tous tons et à tous temps

Dans nos métropoles devenues surpeuplées, bruyantes, avares de bon sens et d’humanité, nous survivons avec la morsure inquiète que le climat n’est plus ce qu’il était. Que le temps de la vie déraille au point d’en perdre la boussole, perdre le rythme nourricier de ses saisons et peser sur nous tous telle une menace…
Et pourtant ! D’une nuit pas tout à fait noire à son lendemain frissonnant de nuages  la poésie chaque printemps est au rendez-vous, même si elle donne l’impression d’être inattendue. Une poésie fragile certes mais plurielle, comme les feuilles des arbres et des fleurs qu’on ne peut pas compter sur les seuls doigts des deux mains. Cette poésie neuve et lumineuse dont nous nous doutons bien du bout de la langue qu’elle ne durera que ce que dure un tour de chant, un tour de danse, un amour ou sa brûlante passion…
Mais qu’à cela ne tienne ! Ce sera à refaire, reprendre et renouveler d’une autre façon… 

Ainsi saviez-vous qu’à Alger, ce 19 mars des Victoires, dans une grande salle aux plafonds hauts avec une trouée lumineuse vers le ciel, un grand rassemblement inédit de poètes s’était déroulé sans autre service d’ordre que des micros baladeurs ?.. Que de la convivialité aérée qui embaumai la salle émanait le féérique sentiment d’être « ailleurs » tout en étant bel et bien ici et pour une fois tout à fait à l’aise ?..

LE CAFE DES POETES

Incroyable, mais ils et elles sont venu(e)s de Belcourt, de Hydra, de Ain Naadja, des collines du Sahel algérois, de Blida, de Tizi Ouzou, de Ain Sefra et exceptionnellement même d’Italie pour être à un rendez vous animé par Narriman Zehor Sadouni de la Chaine 3… Chacun est venu selon ses moyens, en voiture, en taxi, en train, à pied… L’information sur tous supports et principalement les réseaux sociaux avait été menée des jours et des jours durant pour aboutir à ce souk bienheureux de poètes, de chanteurs, slameurs, musiciens, écrivains, éditeurs, plasticiens, enseignants, journalistes, animateurs de jour ou de la nuit… Un rendez vous prévu pour deux heures (ce qui est un honorable challenge) mais qui s’est agréablement étiré au-delà de trois bonnes heures…

Générations poétiques : voix multiples et continues 


Trois heures qui auront à peine suffit pour évoquer et (re)gouter des vers de poètes disparus, poètes de toujours : les Mohamed Dib, Jean Sénac, Anna Gréki, Si Mohan u Mhand, Bachir Hadj Ali, Tahar Djaout, Youcef Sebti, Ahmed Azeggah, Djamel Amrani, Assia Djebar… Poètes déclamés par les voix multiples et croisées de Leila Boukli, Rachida Moncef, Samira Chouadria, Narriman Zhor Sadouni, Djamel Senhadri, Saliha Imekraz, Lazhari Labter, Abderrahmane Djelfaoui…  Et à défaut de pouvoir les « faire intervenir » tous, des dizaines de noms et photos noir et blanc défilaient sur l’écran du Café des Poètes, une salle devenue un havre d’étonnements et de bonne humeur en cette fin d’hiver. Un généreux retour de la poésie qui donnait à cette rencontre festive une tendresse de jasmin et une rumeur de vagues fortes et d’embruns venus du fond des horizons pour nous accompagner, nous vivifier…

Rachida Moncef et Samira Chouadria lisant Mohamed Dib à deux voix…

Saliha Imekraz déclamant Assia Djebar

D’ailleurs de ce lointain horizon, Nourredine Tidafi (pour ne citer que cet illustre devancier) n’écrivait-il pas déjà durant les années de guerre :

« Je viens de l’olivier humilié, entré dans sa revanche 
Je viens d’Aïn-Naga l’insoupçonnée, de Palestro 
Je viens de tes fruits renversés, de tes colères éblouissantes bourdonnant sur ses malheurs virils...
O Algérie, fille de toutes les syllabes rebelles!
[…] Je viens de Berrouaghia, de Nemours, de Lambèse 

[…] Algérie, Algérie toute gorgée d’angoisses 
[…] Je viens de Cherchell par la porte terrifiée 
Je viens de Tizi Ouzou la Haute, présente comme un reproche
Je viens de Tlemcen avancée sur ses mains affamées 
Je viens du Silence du sud, des douleurs citadines… 
 Je viens des Aurès lyriques, de l’honneur réalisé ! ».

Un Tidafi que l’on retrouvera longuement cité par Jean Sénac dans « Le Soleil Sous les Armes (Eléments d’une Poésie de la Résistance 1Algérienne) », Subervie, 1957…

Le poète et éditeur Lazhari Labter
déclamant le célèbre poème « Serment » de Bachir Hadj Ali

Et comme en écho Bachir Hadj Ali le jeune, Bachir Hadj Ali le vieux, Bachir Hadj Ali le sage nous chantonne quelques vingt ans plus tard une courte portée sur une page de « Mémoire clairière »:

« Ici le feu s’allume
Ici l’eau vagabonde
Ici l’air se raréfie
Ici la vérité se terre
Pour veiller sur la vie »….

Le poète gênois Claudio Pozzani,  
également romancier et musicien de rock,
lors de sa déclamation au Café des poètes.


Djoher Amhis

Ali El Hadj Tahar qui présenta son anthologie de la poésie algérienne (2008) lisant ses propres poèmes


Et alors que nous naviguions poétiquement et musicalement (avec un guitariste, les chanteurs Tagrawla et Aziz Alem, des musiques célèbres des génériques d’émissions telle celle de Djamel Amrani empruntée à Eric Satie), j’apprenais qu’en une autre métropole du grand pays, le public averti d’Oran réservait une écoute chaleureuse et enthousiaste au récital d’ une de nos belles poétésses, Zineb Laouedj qui y déclamait en algérien, en fousha et en français sa poésie en hommage, entre autres, à Abdelkader Alloula…Théâtre et poésie, un autre croisement de destins et de pratiques vives de l’art bien de chez nous… Ce qui me rappelle à cette occasion la voix de M’Hamed Djellid, compagnon de Alloula, qui écrivait dans son recueil « Plaies » (SNED 1970) :

« Rire… Rire… Rire d’espérance !
Tu nous donnes de l’endurance
Et tu calmes nos souffrances
Immenses… immenses »…

Peut être ailleurs aussi en d’autre villes, d’autres évocations d’autres voix valeureuses de notre patrimoine et du patrimoine poétique universel s’élevaient-elles ici et là pour amplifier l’onde d’endurance de ce jour pathétique où l’histoire somma l’arrêt victorieux d’une guerre. Certainement….

JEUNES VOIX  DE MAINTENANT : FORETS D’AVENIR

Beaucoup de poètes donc à cette rencontre, mais aussi beaucoup de poètes qui n’avaient pu y être. Parmi les jeunes espoirs présents, femmes et hommes, c’est d’abord la multiplicité des tons, celle des différences et des multiples niveaux de créativité qui poussent à l’écoute et à l’étonnement. A applaudir même. Bien entendu, tout comme chez leurs ainés, tout n’est pas parfait dans leurs travaux et est même loin de l’être. Mais là n’est pas l’essentiel. L’essentiel est dans la tendance générale à une expression libérée des platitudes… Avec du nerf, du punch, de l’inédit, des croisements de pratiques diverses, quelles que soient les langues : derja, tamazight, arabe classique, ou français…

"Rabbi Y Khellik"...

La moitié des trois bonnes heures ont à peine suffi à entendre des poétesses et des poètes de moins de 30 ans, (excusez-moi de n’avoir pas noté leurs noms, mais on en reparlera très certainement bientôt), jeunes patients d’impatience fraîche et piaffante comme les vents tournants du printemps. Des jeunes lancés sans complexe dans la bataille des symboles, l’ivresse du rythme, l’utopie, le rire, le défi, la provoc, la gentillesse, l’amour…Certains en petit groupe ont relevé le défi (pas évident du tout) d’interpréter des morceaux de poésie de Jean Sénac mort en 1973 avant même le mariage de leurs parents!

Poétesse « descendue «  de Tizi Ouzou sur Alger
et repartie avant même la clôture
pour ne pas rater son transport

Jeune poète déjà illustre
puisque lauréat d’un concours international de slam
où son talent et son humour lui ont permis de remporter le premier prix



Etudiant en médecine en rupture de banc.
Un passionné fou de poésie et d’art thérapie
amené à faire la fac buissonnière pour chanter Alger.
Il défie le public du Café des poètes qu’il sera Prix Nobel de littérature en 2050….

Parole donnée...


... élévée et amplifiée...


D’autres encore, bien sur, dont ce petit article n’est qu’un coup de cœur, un remerciement à la fraicheur de la jeunesse, sa franchise et son franc parlé.
Dire quand même avant de se quitter que cette rencontre du Café des poètes, enregistrée sur 3 heures, sera diffusée intégralement sur les ondes de la chaine 3 le vendredi 25 mars à 15h. «  C'est une première, s’exclame l’animatrice Narriman Zehor Sadouni. La poésie reconquiert son territoire »…


Abderrahmane Djelfaoui, textes et photos





jeudi 17 mars 2016

La préhistoire ? Un travail de maintenant pour maintenant !

« Une expo sur la préhistoire ?! Mais vraiment à quoi bon ?... Déjà que l’histoire, elle-même !…. » s’exclameraient bien gens sans trop réfléchir …


Pourtant qui peut oublier l’exposition des restes de Lucy « la mère de l’humanité » à l’occasion du Panaf? Jamais peut être un musée d’Alger n’avait connut une telle influence ; si vieux et tranquille dans ses jardins silencieux le musée était soudain devenu une ruche sinon une place publique recherchée… N’y est-on d’ailleurs pas venu d’autres villes et localités ? Et beaucoup de jeunes avec leurs parents, tel un raz de marée, heureux,  dont la majorité (une masse qui n’a cessé de gonfler depuis 2009), ne jurant que par les activités de face book, de jeux, de films, de sms et autres communications de copier-coller in live. Les médias, tous supports confondus, ne s’étaient-ils pas alors emparé du filon de la nuit des temps : une jeune femme de plus de 3 millions d’années nommée Lucy ? A croire qu’il y a bien un lien (positif) entre la préhistoire et le numérique !..



D’abord un scoop d’histoire sur la préhistoire…

Tabelbala, vous connaissez? Moi non plus avant que des préhistoriennes préparant cette exposition ne m’en parlent. « Tabelbala est un site au sud de Beni Abbès dans la région de Béchar. On y a découvert une technologie de fabrication d’outils extraordinaire », dit posément Faiza Riache, chercheur en préhistoire, commissaire de l’exposition et conservatrice du patrimoine culturel au Musée National du Bardo. Son enseignante de préhistoire, chercheur et contributrice à l’UNESCO, madame Aumassip, précise : « Extraordinaire, parce qu’on y a inventé différentes manières d’obtenir des éclats »…
Qui n’existaient pas avant, je demande…
« Si on les a inventé, c’est que cela n’existait nulle part ailleurs…. Et cela il y a un million, un million deux cent mille ans, à peu prés…» Une époque où la région de Tabelbala avait certainement des lacs et des savanes où évoluaient des hippopotames, des zèbres, des crocodiles et autres immenses oiseaux disparus depuis… Une région de chez nous où des inventeurs anonymes ont vécu et participé à transformer l’histoire de l’humanité il y a plus d’un million d’années, juste le temps pour la lumière de sortir de notre galaxie, une des plus humbles de l’univers. De quoi rêver…

Façade d’entrée du Musée (photographie Abderrahmane Djelfaoui)


Nouvelles recherches et pluridisciplinarité

Pour revenir à l’exposition et avoir un aperçu sur la manière dont a été conçue « L’Algérie dans la préhistoire »), sa laborieuse préparation depuis une année et les objectifs attendus, nous nous sommes adressés à un autre membre du staff du Musée, madame Boudjebbour Samia, archéologue et conservatrice en chef.
« Cette exposition procède d’une nouvelle vision de la préhistoire vu que les recherches des cinquante dernières années ont amenés beaucoup de changements. Par exemple à coté des sites anciens, comme celui Ain El Hnach, découvert en 1949, il y a des sites de fouilles nouveaux qui ont apportés des informations nouvelles et ont permis de préciser beaucoup de connaissances sur la préhistoire en Algérie, au Maghreb et en Afrique du nord. Cette exposition est donc née grâce aux chercheurs qui ont bien voulu remettre au Musée leurs conclusions de fouilles, leurs résultats d’études et d’analyses, leurs photographies inédites, leurs films et leurs relevés. Cela s’est fait avec la collaboration des professeurs de l’Institut d’archéologie et les chercheurs qui sont en activité. » 

Panneau mural sur les fouilles effectuées à Errayeh, prés de Sidi Ali, Mostaganem
par l’équipe du docteur  Derradji Abdelkader


« Même si la préhistoire a été l’objet d’expositions régulières dans notre musée durant les dernières décennies, poursuit madame Boudjebbour, on doit dire que la différence avec celle d’aujourd’hui c’est qu’elle est sortie de la présentation de la préhistoire seulement à travers les outils.  Avant, la présence du fabricant d’outils n’existait presque pas ou n’était pas palpable. Aujourd’hui, à des centaines de milliers ou millions d’années de distance, nous pouvons découvrir son environnement ; les animaux sauvages qui l’entouraient ; comment il vivait avec ses rituels, son art, ses coutumes, etc. Cela grâce aux nouvelles technologies qui ont permis de meilleures investigations. A l’époque coloniale des Gabriel Camps et Lionel Balou, la recherche en préhistoire ne disposait pas des laboratoires de recherches et d’analyses avec leurs différents matériels microscopiques … On n’avait pas la qualité photographique d’aujourd’hui, ni l’apport d’autres domaines scientifiques comme la géologie, l’informatique  ou ceux des techniques de datation précises actuelles». Et la conservatrice (actuellement en deuxième année de doctorat) d’attirer mon regard vers une vitrine où figure en très gros plan un infime morceau de viande détecté sur la cote fossile d’un hippopotame par le microscope électronique…


De  grandes espérances.

On ne peut ni tout expliquer ni « tout montrer » par les mots. Il faut bien entendu, comme les équipes de chercheurs eux-mêmes qui se donnent la peine et le plaisir d’aller sur le terrain des fouilles que nous, tous publics intéressés, allions voir de prés les innombrables objets soigneusement mis en valeur pour cette grande exposition. Y aller en groupe, en amis, avec nos enfants, ou nos invités côtoyer la ligne de crête d’un passé d’avant le passé…

Il faut savoir que les non voyants, par exemple, trouveront des documents d’explication en braille dans chaque espace et pour les jeunes et moins jeunes des copies de galets, de silex, de poteries ou flèches et autres qu’ils pourront toucher, palper, sentir de leurs propres doigts… D’ailleurs, précise Faiza Riache, Commissaire de l’exposition, « depuis 2012, nous avons prévu en parallèle de faire des ateliers de préhistoire. Et pour cela j’ai moi-même fait une formation avec les enfants… Des ateliers fonctionneront pour donc pour les 6 à 13 ans. On leur montre comment se fait une fouille archéologique. Egalement un atelier de peinture rupestre. Et au-delà de cette exposition, il est prévu un programme tout au long de l’année. Le 1er juin nous espérons organiser un rallye de préhistoire avec plusieurs groupes d’enfants dont chaque groupe représentera un homme de la préhistoire : l’homo sapiens,  l’australopithèque, etc., avec au centre du jeu une énigme à résoudre…Mais pour cela, bien sur, les enfants devront lire attentivement l’exposition… » Une sorte de recherche au trésor… « Exactement ! »

La commissaire d’exposition devant une des vitrines d’exposition du Bardo (Photo Abderrahmane Djelfaoui)


Procession d’il y a 7000 ans peinte sur la paroie de l’abri du taureau à Tin Hanakaten




Pour le plaisir allons donc au Bardo pour (un peu) comprendre comment l’humanité a commencé son aventure qui ne tenait qu’à un fil; (un peu) méditer les conséquences sur nos vies d’aujourd’hui et de demain, et certainement même (beaucoup) sourire de notre smartphone a qui il a arrive parfois de bugger alors que nos ancêtres avaient eux trouvé un moyen sur de nous communiquer en « hors champ » leurs peintures et dessins depuis des distances qui se comptent en millénaires bien avant l’invention même des permières cités et de l’écriture en Mésopotamie (aventure qu’on peut par ailleurs redécouvrir en allant cliquer sur Youtube)…

C’est d’ailleurs à peu de chose prés le vœu de la conservatrice en chef qui nous a fait l’honneur d’une visite inédite. Pour elle, cette exposition qui a demandé tant d’efforts, un temps long  et nécessité les contributions multiformes et neuves de très nombreux chercheurs et spécialistes de la communication, cette expo doit avoir de fructueux prolongements dans la vie active comme il en est déjà dans certains pays voisins…
« Que cette exposition ouvre donc des portes, dit-elle. Que la recherche soit sérieusement aidée à être développée et transmise aux jeunes générations. Cela avec la contribution de différents ministères, pas uniquement celui de la culture. Egalement ceux de l’enseignement supérieur, de l’environnement, du tourisme…et cela dans la perspective d’intégrer harmonieusement différentes branches et activités  pour valoriser notre pays qui a un patrimoine archéologique très riche et régulier dans le temps. Régulier pour seulement dire que depuis les temps de la préhistoire à nos jours cette terre, notre terre, a toujours été habitée, sans rupture depuis Ain El Hnech, depuis deux millions d’années et Tighnennif depuis 700 000 à 900 000 ans... »


Galerie de vitrines et panneau mural sur l’environnement préhistorique d’un des terrains de fouilles qu’est Taza




Abderrahmane Djelfaoui






lundi 14 mars 2016

Quand la vie est absurde, la peinture est hors ton.

 Le peintre Azwaw Mammeri n’a pas fait d’exposition personnelle depuis  une dizaine d’années, si ce n’est  des apparitions furtives lors de demi-journées organisées par quelques  associations de la capitale…. Azwaw (qui se dénomme du prénom et nom de son illustre grand père Azouaou Mammeri, un des précurseurs de la peinture moderne algérienne dés les années 20…) est pourtant un artiste qui a commencé de peindre depuis les années 70 ; un artiste productif, généreux et hors norme qui laisse la trace d’une création multiforme et interrogative, mais n’en reste pas moins sagement en marge d’un m’as-tu vu qui (disent certains) tend à devenir la règle (non d’or)  mais de zinc de nombre de « cimaises »…
Ami d’Azwaw et de sa famille (qui a malheureusement connue de cruelles pertes ces derniers temps), également compagnon des longues plages de réflexion-hésitation par lesquelles il macère et passe au crible son travail de création, j’ai voulu donner la parole à celui dont certains se demandent : « a-t-il encore une voix ?.. »  Et pourtant ! répond d’un souffle Karima sa sœur, le sourire fier à l’œil…


Azwaw dans son atelier (Photo Abderrahmane Djelfaoui)


D’abord ce sur quoi je le vois travailler et retravailler depuis longtemps, et même si Azwaw n’aime pas donner de titre à ses œuvres,  il retient provisoirement pour ce travail le titre général de : « En-vie fragmentée en hors ton»…Un titre qui rappelle ceux qu’affectionnait l’écrivain et essayiste Roland Barthes qu’Azwaw, ancien étudiant de la Fac de Lettres d’Alger aime, entre autres, relire assez souvent…

Absurde est le monde, notre monde


Plus précisément, me dit-il, entre deux bouffées de cigarette (qu’il avait pourtant décidé d’abandonner mais qu’il a reprise) : « … On est arrivé à tel stade que je crois que nous sommes devenus absurdes ! Ce hors ton, c’est le coté absurde dans lequel nous vivons. On ne comprend plus rien à ce qui se passe; il n’y a que des points d’interrogation. A ce sujet j’ai revisité une série que j’ai faite en 2010, je l’ai travaillé, et continue à la retravailler. »

Une toile en cours… (photo Abderrahmane Djelfaoui)


Je lui fais remarquer cette impression de vécu triste qui se dégage des yeux de ce visage qui ne cesse de revenir dans ses toiles punaisées tout autour de lui aux murs dans son atelier. Visage dont on ne voit que les yeux, pas même la bouche. Comme si ce visage était bandelé, nous laissant suspendu sur ce qu’il est vraiment…
Azwaw apporte une nuance à ce que je dis. « Attends, attends. Ce sont des têtes, certes, mais pour moi ce sont beaucoup plus des visages que je rencontre au quotidien quand je vais au café, quand je fais des achats dans le quartier. Quand on voit ces visages, on sent une certaine morosité… Une mal-vie, même si l’Algérien ne veut pas le montrer parce qu’il est fier. Une fierté mal placée. Il te dira au contraire : ça va ! Ca va !... Cela d’un coté. De l’autre, il y a ce qui se passe dans le monde… C’est incroyable et terrible ce qui se passe dans ce monde !...Et ça va vite…»
Azwaw qui a en face de lui le grand écran télé allumé presque 24 sur 24, ne termine pas sa phrase. J’ajoute pour ma part que ce n’est pas seulement la vitesse, mais une forme de déshumanisation dingue… « Voilà ! C’est le mot qui me vient toujours à l’esprit : c’est ding ! C’est absurde ! C’est con ! Plein de guerres ! De souffrances. Si tu suis la presse, si tu suis la télé et toutes les informations qui passent on  a l’impression que c’est presque la fin du monde ! En fait pour moi, tu le sais, ce n’est pas la fin du monde mais la fin d’UN monde. Je sais qu’on va passer à autre chose. Surtout avec l’informatique et internet. Mais j’ai senti aussi qu’ici nous sommes renfermés sur nous-mêmes. Et je le pense pour tout le monde ! On est pris dans un individualisme bête et méchant ! Chose qui n’existait pas dans la société algérienne. »
Avant, je lui lance. « Oui, avant il y avait une chaleur humaine. Une solidarité. Et j’ai aussi l’impression de penser et redire ce que je disais il y a trois ou quatre ans ou dix ans… Alors comme tu le vois, dans ces peintures comme dans la vie il y a des points d’interrogation qui reviennent. » Je lui fais remarquer qu’il y a aussi comme d’habitude des ratures et des croix…
« Oui, et là cette croix sur un point d’interrogation c’est peut être ma manière de dire : Azwaw arrête de te poser trop de questions. Ca te mène dans des impasses, dans»…

Une croix sur une interrogation : « Arrête ! »…(photo Abderrahmane Djelfaoui)


Dans des culs-de-sac.
« Ah oui ! C’est bien dit. Et c’est vrai ! Et… sincèrement tu ne peux pas trouver de réponse. Il n’y en a  pas…Et quand un ami qui passe, je le laisse regarder ces toiles en cours. A travers son regard, j’essaie de voir s’il y a une communication… S’il y en a une, c’est bien ». Ca sert beaucoup à ça, l’art, je lui lance en accord. «  Oui, l’art sert à communiquer. Il y en a qui sont étonnés, surpris. Il y en a qui ne comprennent pas ce qu’ils voient mais qui me disent : Bon Dieu si tu es arrivé à faire ce genre de truc, c’est qu’il y a certainement quelque chose… » Il y a une raison. «  Donc explique nous. Mais expliquer, je ne peux pas expliquer… » Sinon Azwaw ne ferait pas de peinture… « Oui. Sinon, j’arrêterais. C’est vrai !.. »

L’artiste se met à nu sur le papier de tous les jours

Azwaw se tait un moment, tire une bouffée de ce qui reste de sa cigarette qu’il écrase dans un petit pot de verre sur la table de travail à coté de ses pinceaux, de ses notes, de ses journaux du jour, d’une bouteille d’eau et de la tasse de thé au caramel que lui a préparée Karima…
« … Ce type de travail je suis dessus depuis à peu prés une dizaine d’années…. Depuis ma dernière expo en 2005…Comme tu le sais, il m’arrive d’exposer sporadiquement avec la Fondation Boucebci. C’est éphémère, le temps d’une après midi… Mais ça m’aide. Ces quatre ou cinq heures m’aident à communiquer, à voir les autres, à … comment dirais-je…. »  Et Azwaw de partir d’un de ses rires inattendus, bon enfant… « Oui, il y a du partage… (il est heureux) Tu sais dans l’art, il y a des incertitudes. En fait quand tu fais une exposition, c’est un risque. Parce qu’il y a le regard de l’autre et il y a là une mise à nu…Ce que l’autre va essayer de percevoir, pas de comprendre… »
Toi, tu as toujours une masse de journaux prés de toi, tout autour, tu en lis chaque jour. « C’est pour rester en contact avec ce qui se passe dans mon pays et dans le monde. J’ai aussi la télé… ».
Mais le papier… Je lui demande… Le papier en tant support de travail ?..
« Ecoute, quand on n’a rien ; quand on ne peut pas se permettre d’acheter des toiles, mêmes des tubes, des couleurs, etc, et que tu as envie de t’exprimer, alors pourquoi s’interdire de faire ça sur du papier qui nous tombe entre les mains ? L’essentiel c’est de dire ! L’essentiel est de m’exprimer. Il y a des moments où j’ai des envies, fortes, et… »
Mais qu’est-ce que le papier courant, celui de l’épicier, des journaux ou le papier kraft que tu utilises en tant que plasticien depuis de très longues années a de différent ou de plus pratique par rapport aux autres supports classiques de la peinture ?

« Du papier, parce que le papier il y en a partout autour de nous ». (Photo Abderrahmane Djelfaoui)


« On en a déjà discuté. Le papier c’est d’abord son coté fragile ; mais quand tu le travailles tu lui fais acquérir une certaine force. Quand tu le vois brut et nu tu te dis c’est du jetable. Mais quand tu le travailles, il se renforce. Parce que la peinture c’est une forme d’écriture, comme la photo, comme la poésie, le roman, etc. Tu lui donnes une force et le papier qui n’était que papier devient peinture »…
Il change de statut ; il s’anoblit.
« Il s’anoblit, si on veut…. Imagines que tu as cette fringale, cette immense envie de dire, de peindre, et que tu as du papier, n’importe quel papier à portée de ta main. Eh bien, tu travailles ! Cette tonne de papier qui est là, eh bien il faut l’utiliser !  Et vas-y que je te vas !... 
« D’un autre coté, je ne suis pas le genre de type à m’imposer des supports. Dés que je trouve un support qui me permet de m’exprimer, je l’utilise…. Pourquoi aller chercher très loin ?... C’est vrai que la toile est un support solide qui te permet une réalisation de longue durée. Mais le papier aussi. Il n’y a qu’à voir tous les peintres au siècle passé qui ont utilisé le papier et celui-ci est toujours conservé, bien conservé, qu’il tienne…Il n’y a pas de problème. Le papier est pour moi un support qui m’a beaucoup aidé, surtout quand il fut un temps où je n’étais pas riche. Il fallait bien que je travaille, que je produise
Azwaw n’a jamais cessé de travailler en tant que peintre. Il a très rarement eu d’autres occupations que la peinture. Quand il eut d’autres occupations ce fut fugitif, bref. Il a pratiquement vécu (survécu) de la seule peinture… « Même si je ne bosse pas régulièrement. Quoi que…Ces dernières années c’est du un peu à mon accident et à ma jambe… L’irrégularité c’est aussi le fait qu’il n’y a pas de galeries, il faut être honnête et le dire. Moi je les appelle : des espaces, ce sont des espaces disponibles mais mal gérés. Donc il y a déjà de ma part une sorte de répulsion… Tu ne penses pas franchement y aller. Tu es mal à l’aise… Peut être que le rendu de l’expo ne sera pas ce que tu attends… ce que j’espère…Ca c’est de une.
« De deux, en tant qu’artistes on a cette prétention, en tout cas moi j’ai cette prétention, bonne peut être, de ne pas me répéter ; de ne pas faire des rétro-expos…. Quand je me retrouve à me répéter, j’ai l’impression de stagner. C’est mauvais. Je n’aime pas ne pas évoluer dans mon travail. Aussi je cherche après d’autres matériaux…
« J’aimerais bien avoir quelque chose de plus dur, par exemple, comme des travailler sur de l’argile. Peindre, sculpter de l’argile… Je pensais faire ça avec une amie que j’ai connu récemment, finalement on n’a plus eu de contact…Mais le fait est de toujours passer à autre chose. L’envie la meilleure est d’aller vers d’autres découvertes, mêmes si elles sont là à portée de main et qu’on les méprise… Et toutes ces choses là, banales, qui n’ont l’air de rien, si on les regarde bien et qu’on les travaille avec ce que j’appelle le génie de l’artiste, ça donne des choses formidables… »

« L’homme rapaillé », ou l’homme déconstruit-reconstruit…

Nous sommes d’accord sur la multiplicité de tous les supports possibles pour s’exprimer de façon créative. Mais qu’en est-il de l’écriture ? Ton écriture justement, quel que soit le support ?..
« Par exemple, les visages. Ce ne sont pas des masques. Ce sont des visages qui me viennent … »
Ce que je note c’est que tu les travailles sont souvent en éclats, en morceaux. Recollés. Presque rapiécés. Ca me rappelle d’ailleurs un ouvrage de poésie d’un grand écrivain contestataire québécois des années 70 : « L’homme rapaillé » de Gaston Miron qui n’arrêtait pas d’améliorer la même édition de ses poèmes estimant, même publiés, qu’ils n’étaient pas achevés…



« Ces visages faits de déchirures, c’est ce que je croise dans mon quotidien. C’est ce que je vois dans les rues. Peut être que moi même je porte ces aspects déchirés ; contradictoires, pas toujours en harmonie… Cette réalité en morceaux, j’en deviens le réceptacle et je la rend ; comment dirais-je… Ce sont des choses que je n’arrive pas à expliquer… Pourquoi cette envie souvent chez moi de déchirer le papier, d’en recoller autrement les morceaux ; de décoller, refaire?...Je ne sais pas…
« Je déconstruis et je reconstruits sans cesse. Il y a une idée de discontinuité-continuité… Et la vie est ainsi faite, je crois. .. »
En dehors de la compréhension, est-ce qu’il y a un plaisir à construire-déconstruire-reconstruire ?...
« C’est une question à laquelle je ne peux pas donner tout de suite de réponse…. Mas ce que je peux te dire, c’est que cette manière de faire te permet de t’extérioriser… »
De te mettre à l’aise ?
« Ah oui, de me mettre à l’aise…Par rapport à mon coté négatif ; mes douleurs, mes trucs, c’est une sorte de psychothérapie ; un coté thérapeutique…Mais déconstruire n’est pas évident, ce n’est pas facile. Et construire, non plus ce n’est ni évident ni facile. Alors tu te retrouves dans une situation entre deux ; entre la construction et la déconstruction, une situation qui va t’apporter quelque chose de singulier (je n’aime pas le mot « singulier »), mais de singulier...Quelque chose de pertinent qui va t’amener à être un peu plus créatif, a aller vers des découvertes que tu ne soupçonnes pas. Comme un enfant….
« En fait, tu ne sais jamais où tu vas. Tu as l’impression que ce sont des rencontres fortuites, des accidents… C’est le hasard…Et personnellement je me retrouve émerveillé par tout ça…Et parfois je me dis que cet émerveillement c’est même trop… »
Ce n’est pas normal d’être émerveillé !
« Et si j’y arrive, est-ce parce que je suis un peu isolé ? Heureusement qu’il y a la chaleur familiale…Mon beau frère, ma frangine… Je ne sais pas…Ma préoccupation, en tout cas, c’est qu’avec ce travail que je mène depuis des années, c’est d’arriver à faire le point et, bien sur, d’exposer. Or pour exposer, ce n’est pas évident encore…Et je ne suis pas du genre à exposer pour exposer… Et si même je devais être amené à faire des expositions continues ou successives, quatre ou cinq, les unes qui se suivent, c’est parce que c’est nécessaire par rapport au travail de création accompli et la nécessité de communiquer entre moi et le public. Pas pour seulement exposer…Il faut que le travail mérite d’être exposé. Voilà, c’est tout.



« Sinon, le sentiment qui te travaille, comme je pense chez tout créateur, c’est celui de l’inquiétude. La peur de décevoir. Mais en même temps, je me demande : pourquoi ne pas décevoir ?... »
Ou choquer ?
« Choquer, oui et non. Quand un artiste arrive à choquer, c’est extraordinaire. Ce n’est vraiment pas facile de le faire. Mais attention, choquer dans quel sens ? Parce que les mots sont polysémiques…Dans choquer, il y a le coter perturber… »
Mettre en doute ?
« Bien sur ! On est continuellement en doute. D’où le point d’interrogation qui ne me lâche pas ! On a beau essayer de faire reculer le point d’interrogation, c’est comme l’horizon. C’est un vécu, et à un certain moment tu en as marre…Il faut savoir s’arrêter. Ne rien exagérer. Ce n’est pas bon ; parce qu’il ne faut pas s’enfermer dans un espace clos où on ne communique plus. Ce qui ne sert alors à rien. Au contraire : en sortir »…

Je laisse Azwaw et sa famille dans leur très vielle maison qui a vu passer des générations de parents, d’amis, d’alliés, de connaissances, d’artistes, de curieux et autres… J’entends au loin sonner la cloche du tram qui traverse Bordj El Kifan, ex Fort de L’eau… L’autoroute d’entrée sur la ville est bien entendu bondée comme d’habitude. La mer est calme. Allez savoir pourquoi : je pense aux cigognes vues il y a presque deux semaines dans les petits villages de  Oued Salem et Tnenda, là bas plein ouest sur la route de Relizane, vers Oran…


nid de cigognes à Tnenda (Photo Abderrahmane Djelfaoui)


Entretien et photographies : Abderrahmane Djelfaoui

mercredi 9 mars 2016

Ö Regard,Regards de Femmes...

L'artiste Farid Benyaa créé l'évènement ce 8 mars en rouvrant sa belle galerie d'Alger avec une nouvelle série de portraits de femmes et la mise en vente de son beau livre, livre d'art : "ALGERIENNES, Source du futur" tout frais sorti de l'impression...

Un évènement qui a ému et interpellé l'homme d'images et de mots que je suis...

J'ai flashé et je me suis mis à faire quelques photos de cette ambiance feutrée et conviviale à la fois; une ambiance riche de regards et de gestes furtifs, aussi denses que l'imaginaire des toiles que nous donne à admirer le plasticien...



Souriant, affable, heureux, l'artiste méticuleux est aux anges...

On reste rêveur de tout le temps et  soins que l'artiste-galériste a mis à mettre au point  tous les détails de cette exposition



Des toiles mises en relief par un travail d'impression et un cadrage de haute qualité


Une galerie où les oeuvres sont accrochées aux murs, 
mais aussi animent l'espace traversé et vécu par les amateurs d'art...
Une atmosphère propice à l'échange des regards, 
leur complicité et bienveillance...


...en subjuguer jeunesse des coeurs...

N'est-ce pas Mostefa Lacheraf qui écrivait: "Partout je découvrais des richesses juvéniles de bonne volonté..", dans Des noms et des lieux, Mémoire d'une Algérie Oubliée?...


Cette délicate courbe des âges....


Une main, une signature... et leurs lumineuses traces....


... force d'interpellation douce et impact...


... pour mémoire et revivification
de la flamme vive...


Jusqu'à l'écrivain... ICi Djamel Mati, romancier, 
en étonnement et partage de ce beau dit de femme que par ses yeux nous lisons...


... et prenons le plaisir de gouter et entendre...


R e g a r d ....


R e g a r d s...

.....



Kateb yacine écrivait:

"On n'entend pas la voix des femmes. 
C'est à peine un murmure.
Le plus souvent c'est le silence.
Un silence orageux.
Car ce silence engendre le don de la parole"




Artiste ou femme simplement, "Algériennes, Source du futur", vous êtes...




©Abderrahmane Djelfaoui