jeudi 30 avril 2015

Jean Sénac à Brooklyn, New York… Un entretien virtuel avec le chercheur américain Kai Krienke


Bonjour (ou plutôt : bonsoir, vu le décalage horaire) Kai Krienke. Le net rend des services insoupçonnés et pourtant devenus évidents, comme notre entretien, n’est ce pas ?... Alors, quel rapport y a-t-il entre Brooklyn, New York et Jean Sénac l’Algérien ?

New York est le centre culturel, littéraire et artistique des Etats-Unis ainsi que la Mecque du mouvement Beat des années 50 et 60. Il y a eu la Harlem Renaissance, et tous les écrivains et poètes Afro-Américains chers à Sénac. Vu d’ici Sénac est un Beat algérien. Je vis moi-même à Brooklyn, ainsi que mon directeur de thèse, Ammiel Alcalay, qui est critique et poète et qui fait partie de cette génération d’intellectuels qui ont émergés dans les années 60 et 70.

Ammiel Alcalay, qui travaille depuis longtemps sur les poètes dit « Beats », est un habitant de Brooklyn depuis de longue date. Donc je dirais qu'il y a un lien par l'intermédiaire d'une certaine culture et d'une communauté de poètes qui vivent à Brooklyn. ….

Tu viens justement d’éditer un livre de documents socio-historiques et littéraires sur Sénac. Peux-tu nous situer cette édition ?....


Oui, c’est un livret en deux parties publié par la revue annuelle « Lost & Found ». La revue est dirigée par Ammiel Alcalay professeur au département d’Anglais au Graduate Center de la City University de New York (université publique de la ville de New York), ainsi qu’à Queens College (également partie de CUNY) où il enseigne au sein du lDépartement de langues et de cultures classiques, asiatiques et moyen-orientales.


« Lost & Found » publie principalement des travaux inédits d’archives sur la « Nouvelle Poésie Américaine » (New American Poetry) des années 50, 60 et 70, comprenant William S. Burroughs, Langston Hughes, Amiri Baraka, Muriel Rukeyser, Robert Duncan, Joanne Kyger, Jack Spicer, Charles Olson, Jack Hirschman et d’autres. Ce sont des contestataires de l'ordre établi qui ont trouvé dans la poésie un espace politique pour un autre langage, un peu comme Sénac. Quand j'ai commencé à travailler sur Sénac, ayant étudié tous ces poètes, j'ai trouvé que Sénac avait plus de lien avec la New American Poetry qu'avec ce qui se faisait ailleurs.

Ainsi Sénac pênètre le Nouveau monde, les USA, par le nouveau siècle…

Oui, si l’on veut. Jean Sénac est le premier poète non-Américain de la série (la 5ème depuis 2009).

Mais c’est évidemment un travail sur la vie active de Sénac , c'est-à-dire durant la deuxième partie du 20ème siècle.  C’est comme cela que les deux livrets que je publie comprennent une sélection de lettres échangées entre Sénac et Mohammed Dib, entre 1951 et 1953, une sélection de notes prises par Sénac lors des « Rencontres de la Jeune Poésie Algérienne de Constantine » en 1972  et à peu près un tiers de son manifeste « Le Soleil sous les armes », publié en 1957. Tous les documents sont traduits du français à l’anglais et présentés par moi-même. Les lettres entre Sénac et Dib tout comme les notes de Constantine viennent des archives personnelles de Hamid Nacer-Khodja. Les autres proviennent soit de la Bibliothèque nationale d’Alger, soit des archives des Fonds Littéraires Méditerranéens de la Bibliothèque de l’Alcazar à Marseille, en France. 

Jean Senac photographiéé par Denis Martinez

Peux-tu nous détailler plus précisément ces trois séries de documents et à quoi elles correspondent dans voie littéraire et poétique de Jean Senac ?

Ces trois séries de documents représentent trois étapes dans la trajectoire de Sénac tout comme dans celle de la poésie algérienne dont il est inséparable :

- d’abord, la période coloniale et le défi de créer une jeune littérature proprement algérienne, révélée et promue par des revues comme « Soleil », « Terrasses » et d’autres . Cette partie est composée de séries de lettres inédites que Sénac échange avec le romancier Mohammed Dib bien avant la guerre (1951-1953) ; l’objet en est le lancement d’une nouvelle revue littéraire. Sous l'ombre de la guerre de libération qui éclatera en 1954 , Sénac veut réunir de jeunes écrivains et de plus anciens dans une tentative visionnaire de forger une nouvelle culture algérienne réunissant toutes les composantes d’alors à l’exclusion de la fraction coloniale.

- deuxièmement la période de la guerre, et le rôle de la poésie comme véhicule de résistance . Cette partie du livre est une sélection de passages du manifeste de Sénac «  Le soleil sous les armes » écrit à Paris en 1957 . Le manifeste s’adresse à la fois aux  publics algériens et français , ainsi qu’à son ancien ami Albert Camus ( dont il est séparé par des différences politiques concernant l’appréciation de cette guerre et ses objectifs ).  « Le soleil sous les armes » est une tentative réponse poétique à la violence déchirant les deux sociétés  durant cette guerre.
 
- la période post-Independance enfin et le début d’une crise sociale, politique et culturelle importante parmi les jeunes poètes algériens, tant de langue française que langue arabe. Cette troisième série de documents comprend des notes manuscrites de Sénac prises lors d’une rencontre de Jeunes poètes algériens à Constantine, en 1972, dix ans après l’indépendance….



Un Mandala de Sénac

Ceci étant, il faut dire que bien que clairement situé en Algérie, Sénac était un citoyen du monde et a pris ses modèles poétiques chez Walt Whitman , Arthur Rimbaud , Vladimir Maïakovski , Federico Garcia Lorca , les Beats , et le mouvement des Arts Nègres . 
Ces documents uniques représentent les genres et les modes d'intervention distincts , de la correspondance personnelle , depuis l’adresse politique jusqu’à la médiation publique des poètes , et permettent de focaliser l'attention sur une figure culturelle majeure du 20 ème siècle, mais malheureusement encore en grande partie inconnue. 

Je crois qu’en dehors d’une collection de poèmes traduits et édités par Katian Sainson et David Bergman publié en 2010, puis maintenant le mien il n'existe rien d'autre aux USA sur Sénac… 


Il n’y a pour l’instant aucun ouvrage disponible en Anglais sur Sénac destiné au large public. Oui, c'est un terrain à construire, tant il est mal connu pour l'instant. Ma thèse de doctorat intitulée « Jean Sénac et le langage commun d’une poétique révolutionnaire » (Jean Sénac and the Common Language of Revolutionary Poetics), soumise en 2015, est à ma connaissance une première aux Etats-Unis et j’espère pouvoir la publier d’ici quelques années.

A mon sens Sénac est non seulement un poète central en Algérie, mais un des grands poètes du 20ème siècle. En travaillant sur ma thèse, je me suis rendu compte que Sénac était très proche d’esprit d’un grande nombre de poètes américains eux-mêmes méconnus eu sein d’une certain culture américaine, celle des Beats ; mais aussi avant eux de poètes sortis de la guerre froide et désirant produire un langage poétique nouveau. Beaucoup étaient, comme Sénac, homosexuels, et revendiquaient une liberté de corps comme une liberté d’action politique.

Et de ton itinéraire personnel que peux-tu nous dire ?

Pour la petit note biographique, je suis moi-même né à New York, j’ai grandit en Suisse, et suis retourné vivre à New York en 1998 pour y poursuivre mes études universitaires à NYU (New York University). J’ai continué mes études de doctorat à la City University de New York, en littérature comparée, me dédiant principalement à la poésie américaine du 20ème siècle avant de découvrir tout à fait par hasard le travail de Jean Sénac. En fait, je suis tombé sur Sénac tout à fait par hasard : en parlant avec un collègue universtaire qui m'avait parlé de sa correspondance avec Camus. A l'époque je connaissais encore très peu l'Algérie et même Sénac. Mon premier voyage en Algérie en 2010 et ma rencontre avec Hamid Nacer-Khodja à cette époque ont été décisifs dans mon choix de me dédier pleinement à Sénac, et par son intermédiaire à la poésie algérienne. Je sens que cette double appartenance suisse et américaine me permet d’une certaine façon de créer un pont entre Sénac et l’Amérique.

Pour le reste je vis à Brooklyn avec mes deux enfants, et j’enseigne la littérature dite « mondiale » à Bard Early College (école secondaire de niveau universitaire) dans le Queens.

Kai Krienke et Hamid Nacer-Khodja portant son petit fils à Djelfa
(Photo Abderrahmane Djelfaoui)

Kai Krienke dans les gorges de la Chiffa
(Photo Abderrahmane Djelfaoui)

L'interview à la une du quotidien  "reporters"



Entretien réalisé par Abderrahmane Djelfaoui



mardi 28 avril 2015

Zahra, naissance d’une photographe


Si en général le prénom de Zahra signifie Blanche ou Lumineuse, indubitablement  la Zahra dont nous parlons est une photographe. Elle l’est par son sens sur de l’image, ses lumières, ce qu’il y a à capter, à montrer, à valoriser et simplement magnifier de la nature, des arbres, des crépuscules, des étendues d’eau, de la lune, des insectes ou des saisons qui nous font humains depuis la nuit des temps et nous élèvent silencieusement du plus profond de nous-mêmes alors qu’on les ignore, le plus souvent…


Mais entrons dans le vif du sujet avec cette récente image d’avril si savoureuse et délicate …


… Une photographie pour laquelle Zahra a écrit en légende : « La famille; comme les branches d'un arbre, nous grandissons tous dans de différentes directions, mais nos racines ne font qu'un » …. Une image qui « écrit » les branches et les riches feuillages tels de fabuleux et forts personnages…

Et – est- ce un hasard ? - : juste quelques jours avant cette splendide composition on pouvait lire sur la  page de son compte facebook :
« Sois unique. Sois vrai. Sois libre. Sois toi-même. Parce que la vie est bien  trop courte pour être quelqu’un que tu n’es pas… »

Puis derrière le frémissement de verdure des arbres (sont-ce des arbres du ciel de Versailles ? De Cap Djinet ou de Nouvelle Zélande ?....),  il y a la nuit d’un œuf de dragon, celle d’une lune d’avril saisie nettement à main levée…


Zahra qui a aujourd’hui l’âge du Christ – ou sidna Aissa si l’on préfère – n’a jamais fait d’études académiques ou spécialisées en matière de photographie. La photographie est plus que son hobbie. C’est un Amour et même plus puisqu’elle l’accompagne tout le temps en esprit, en bandoulière… Depuis… Depuis longtemps. Peut être même depuis ce temps où elle n’avait encore que six ans lorsqu’elle fut photographiée avec les enfants de sa classe… En fait depuis le collège, à 13 ans, quand elle commença à pratiquer régulièrement la photo grace aux appareils jetables à bas prix avec lesquels elle « prenait » à tour de rôle ou ensemble toutes ses nombreuses nièces et ses neveux…



Et de jetables en jetables, pas de Cartier….

Jusqu’à cette liseuse dans le métro qui rappelle le bel art d’un Henri Cartier-Bresson

Ses maitres en la matière ? Ils ne sont pas nombreux et elle ne s’en cache pas. Ils ont des noms de poètes : Robert Doisneau et Yann Arthus Bertrand….



C’est indubitable : d’amatrice  Zahra s’est mise à écrire de plus en plus bellement avec un sens de l’expression et du « rendu » qui nous paraissent simple et aller de soi… En réalité, douce et humble est sa maîtrise du regard. Un regard d’empathie pour tout ce qu’elle approche. Une éducation qui la porte à s’effacer pour « recevoir » l’Autre –fut-il plante, animal, édifice, ou plaine-, pour le comprendre, lui donner l’espace espéré et lui permettre « de lever la tête » même si cela a un certain sens de la démesure ou de l’étrange…



Cette faculté d’observation, en tant qu’observation sociale, est souvent celle d’un engagement « bon enfant » à nous laisser imaginer les  aspects d’influence positive de ce qu’il y a de meilleur dans le cinéma contemporain (américain, français ou indou) tel que le montre ces photos de rues de la plus grande ville de France. Avec le meilleur du détail significatif, humain…





Pour Zahra, c’est donc perpétuellement une attention généreuse, franche et soutenue qui l’anime. Aucune ombre d’édifice ne l’aveugle ; aucune réverbération ne l’éblouit à lui faire perdre le sens simple des choses, leurs poids essentiels et si différents sur cette terre….







lundi 27 avril 2015

Une doctorante écolo à la librairie Cheikh de Tizi Ouzou

Samedi 25 avril 2015

De passage à la librairie Cheikh au centre de la ville de Tizi Ouzou, dire bonjour à Omar son actif gérant et petit-fils du fondateur de cette librairie ouverte en 1930, nous nous trouvons agréablement pris dans l’atmosphère d’une séance de vente dédicace ….

L’auteur est une belle jeune dame. Sur la pile de ses livres déposés sur le comptoir (« Hôtellerie. Le maillon faible du tourisme algérien ») je lis son nom : Djamila Fernane.


Au dos de la couverture j’apprend que l’auteure, née à Tizi Ouzou, n’est rien moins que maitre assistante en Management des entreprises à l’université Mouloud Mammeri de Tizi Ouzou, qu’elle collabore également au quotidien national El Watan et est très active dans le mouvement associatif local et national. Une écolo de nouvelle génération ! …

Feuilletant la table des matières, je tombe sur l’avant dernier chapitre intitulé: « Un gouffre financier en quête d’efficience »…. Cela me plait, comme me plait une phrase du grand homme d’Etat ghanéen Kwame Nkruma qu’elle met ouverture de son livre: « La pratique sans théorie est aveugle ; la théorie sans pratique est vide »…. Sans compter une riche bibliographie…. Je décide de prendre les 260 pages en m’en faire dédicacer la première !

Je m’assoie face à l’auteure pour lui fait part de mon étonnement et la questionner. Un jeu de librairie auquel elle se prête avec concision, gentillesse et élégance… J’apprends ainsi (et entre autres) qu’elle est manager, doctorante et guide de tourisme…. En 3ème année de Doctorat elle prépare sa thèse sur « La qualification de la qualité et de la productivité dans le secteur hôtelier. Son point d’équilibre »…. J’ai le sentiment fort qu’elle sait de quoi elle parle !

« La recherche de mécanismes adaptés pour susciter l’intérêt des investisseurs privés et pourquoi pas étrangers reste encore d’actualité, dit-elle, même s’il faut reconnaître, qu’un timide bout de chemin a été fait durant ces dernières décennies pour amener les promoteurs à s’intéresser de plus prés à ce secteur. Le dispositif réglementaire existant s’avère toutefois encore peu motivant pour susciter une dynamique de croissance significative dans ce secteur. Le niveau d’investissement nécessaire à l’infrastructure hôtelière et aux rendements qui en sont attendus, exigent des mesures fortes et spécifiques notamment en matière d’accès au foncier touristique et au crédit immobilier, le retour sur investissement étant réputé très long dans le domaine du tourisme…. »

C’est dit avec hauteur, précision, sans en mâcher la pointe critique puisqu’elle poursuit : « La volonté politique fait, à l’évidence, défaut même si les déclarations d’intentions tendent à accréditer la thèse contraire et, pour preuve, les innombrables projets de construction d’hôtels et les nombreuses zones d’activités touristiques dont la promotion est trop souvent compromise par des bureaucrates tatillon» … Et d’ajouter : « A mon avis, L'Algérie ne saurait prétendre à un développement significatif de son industrie touristique tant que son infrastructure sera quantitativement insuffisante et qualitativement médiocre. Outre le nombre considérable de projets touristiques qu'il faudrait construire pour atteindre une offre comparable ne serait-ce qu'à celles des pays voisins, il y a lieu de se pencher sérieusement sur la qualité de leur management, car c'est précisément à ce niveau que va se jouer l'avenir du tourisme algérien »…


Puis la questionnant sur d’autres aspects de ses activités, j’apprends (de sa voix humble et ferme) qu’elle a participé au classement en 2009 de la maison de Krim Belkacem ainsi que celle de Lala Fatma N’Soumer…

Portrait de Krim Belkacem 
à la Maison de la Culture de Tizi Ouzou

"Lala Fadhma Nsoumer", film de Belkacem Hadjaj- 2014


Qu’elle est également membre, depuis sa création en 2010, d’une association de valorisation des atouts de la région dénommée AMNIR (Le guide)….


Que lui offrir en témoignage de reconnaissance ? J’avais dans mon cartable le catalogue de l’exposition de peinture de Fatiha Bisker…. Mais, bien sur, me dis-je ! … C’est là un échange de bons procédés. Alors je sorti ce catalogue, le lui feuilletais en lui expliquant en quelques mots l’itinéraire de cette artiste qui expose en ce moment même au Musée National des Beaux Arts du Hamma, d’Alger. Face au Jardin d’Essai…. Elle se promet « descendre à Alger ». Face au Jardin d’essai, elle connait. « J’irais cette semaine »…



*

En marge de cette vente dédicace: photo souvenir rassemblant de gauche à droite:


-Abdenour Ousmer, Médecin-dentiste
-Youcef Merahi, écrivain
-Yamilé Ghebalou, poétesse et universitaire
-Omar Cheikh, gérant de la librarie
-Mohamed Attaf, écrivain
-Yasmine Djelfaoui


Abderrahmane Djelfaoui

« Hôtellerie. Le maillon faible du tourisme algérien », par Djamila Fernane. Préface de Nordine  Grim. ENAG Editions, Alger, 2014. 270 pages. 570 DA.


dimanche 26 avril 2015

Entre Makouda et Tigzirt: «…je m’enlivre »

«A Boudjima je m’enlivre » est le mot d’ordre de la manifestation qui s’est tenue pour la deuxième année consécutive à la bibliothèque du village de Boudjima, trois jours durant du 23 au 25 avril.

Heureuse manifestation de cet « intérieur du pays » entre Makouda et Tigzirt fleuri de genêts magnifiques et de pépiements d’oiseaux…

 L'auteur aux abords de Boudjima


Cette manifestation du livre fut organisée conjointement par l’APC du village et plusieurs segments actifs du mouvement associatif. L’objectif, comme le soulignait le comité d’organisation, était d’offrir des « livres pour asseoir durablement la liberté, la prospérité, la paix et le développement de la société et des individus comme des valeurs humaines fondamentales». Une si simple vérité civilisationnelle qu’il est bon de rappeler et répéter chez nous tant les jeunes et d’autres catégories d’âges restent assoiffés de livres de rêves, de voyages, de connaissances et leurs promesses… Une vingtaine de maisons d’édition locales et nationales y avaient aménagé tout contre les rayons et étagères de la bibliothèque locale de petits stands d’exposition au rez-de-chaussée. Un  rez de chaussée qui peut faire penser à l’espace d’un bureau de poste moyen.


Le long de la rampe d’escaliers menant à la grande salle d’étage excellemment équipée pour des conférences d’auteurs (dont un hommage à Assia Djebar, un autre à Anné Gréki, à Tahar Djaout encore ou à Mouloud Mammeri), on voit les photos d’une vingtaine d’écrivains contemporains algériens accrochés au mur avec une notice de leur itinéraire et de leurs travaux que des dizaines de jeunes collégiennes qui ne cessent de monter et descendre observent et commentent…
A ce même étage, où circule autant de monde qu’au rez-de-chaussée, les auteurs sont installés à des tables individuelles où ils reçoivent le public, discutent avec lui et dédicacent leurs livres ou même des affiches. Dans cet aéropage d’hommes de lettres, dix sont des femmes, auteures : poétesses, romancières, journalistes ou uiversitaires… Le résultat est qu’à Boudjima ( 17 000 habitants, 8 écoles, 1 lycée et 1 CEM), on a la chance de rencontrer et d’échanger avec des personnalités, des connaissances et des amis venus aussi bien de Tizi-Ouzou, d’Alger que de France.

Hassen Metref, Directeur de Racont’art et l’éditeur et libraire Boussad Ouadi

De gauche  à droite : les éditeurs Bendris ( El Ibriz ) et Cheikh (APIC) avec Youcef Merahi , auteur.
Assis : Abderrahmane Djelfaoui et Lazhari Labter (éditeur)

Malek Amirouche, oraganisteur de rencontres littéraires et philosophiques avec Aicha Bouabaci, poétesse et A. Djelfaoui

Au niveau de la salle des conférences , une extraordinaire et émouvante performance sous forme d’installation a été organisée le premier jour conjointemant entre l’artiste peintre  Slim Ray et les élèves du CEM Ali Med Said Chaalal. Son titre : « Assia – l’œil et le doigt de lecture lyrique sur l’une des blessures ». Au dos de tentures de couleurs, des peintures et, au sol des bougies allumées sur des pierres …


L’artiste peintre Slim Ray

Un des meilleurs souvenirs de cette Roncontre aura quand même été pour moi et ma fille Yasmine d’avoir été conviés à nous ballader sur les hauteurs du village chez le chanteur chaabi Rabah Selmi , également conseiller culturel à l’APC du village.

Rabah Selmi nous montrant le village et la vallée sous le Djurdjura

Yasmine à l’entrée de la maison de campagne de Selmi face à un bosquet de lavande



Abderrahmane Djelfaoui




mardi 21 avril 2015

Oreille et main (toujours) coupées dans l’art

« Issiakhem et Van Gogh entre génie et folie ». Tel était le titre de la conférence donnée samedi 11 avril, au centre diocésain Pierre Claverie d’Oran, par le Professeur des universités Benamar Médiene. Une conférence inédite tant par l’ambition de ses perspectives d’analyse que par la multiplicité précieuse d’informations en matière d’histoire de l’art concernant deux géants de la peinture moderne : Vincent Van Gogh au 19 ème siècle et M’Hamed Issiakhem au vingtième…

C’est une part de leur histoire tragique à l’extrême, tarraudée par une inlassable quête errante nouée elle-même d’une maladie dépressive ; tel est l’essentiel de la vie de ces deux artistes d’espaces et de temps différents dont les destins ne se croisent pas moins de façon réelle….

Avant d’entrer dans le vif du sujet et son mystère, Benamar Médiene a toutefois tenu , avec une chaleureuse modestie,  à rappeler qu’il avait une pensée fraternelle pour Monseigneur Claverie dont le centre diocésain porte aujourd’hui le nom ; Pierre Claverie avec lequel il avait diné un soir de 1991 alors que le conférencier était à cette époque membre du Conseil national de la culture… Peu avant que Pierre Claverie ne soit assassiné à la porte même du diocèse dont il avait la charge…

Le centre Pierre Claverie d’Oran 


Le conférencier dira ensuite sa fierté légitime d’avoir, après de longues années, pu aboutir à la publication d’une biographie de Kateb Yacine parue chez Robert Laffont, en France, puis chez Casbah éditions, en Algérie, ayant pour titre : « Le cœur entre les dents »… Cela pour annoncer que le temps de l’art et de la mort n’est pas le temps chronologique ou calendaire « habituel », mais plutôt le temps exceptionnel de rencontres, de croisements, de dévoilements, d’impulsions et de fusions toujours vécus dans la contemporanéité, dans la marche même du présent …


Autoportrait, ou la face cachée émergeant dans le miroir.

Pour comprendre le croisement de vie artistique des peintres Van Gogh et Issiakhem, Benamar Médiene recourt dans sa démonstration à une série  d’autoportraits réalisés par les deux artistes. Les similitudes sont frappantes et fortes. A plus d’un demi siècle de vie l’un de l’autre, la présence physique des deux personnalités est quasi immédiate ; rien de décoratif tant leur présence est enracinée tel un chêne dans la toile ; présence directe, rayonnante et interpellatrice comme si elle relevait d’un réel poétique magique, mais aussi d’une fierté dense et d’une souffrance à peine tue …
Pour expliciter cette aura peu commune qui se dégage de leur être, Benamar Mediene remonte le fil individuel de la vie de chacun, le liant par différents aspects généraux ou de détails à son contexte d’époque si différent de celui de nos jours… Ainsi de l’internement psychiatrique de Vincent Van Gogh durant un an à  Saint Rémy de Provence après qu’il se soit coupé l’oreille gauche au rasoir (jamais retrouvé, d’ailleurs….); un vieil asile où il va peindre des dizaines de toiles des champs vus de la fenêtre de sa chambre, des oliviers également ainsi que nombre d’iris du jardin de cet hôpital privé géré par le docteur Rey…

De la région de la Provence qui est pour lui d’un soleil « jaune pur »,  il fait le rêve d’y travailler et y vivre comme de convaincre ses amis Paul Gauguin, Henri Toulouse Lautrec et d’autres de venir s’y installer et l’accompagner.  Mais presque personne ne répond à son appel.  Toulouse-Lautrec préfère continuer à vivre ses nuits dissolues dans les cabarets de Paris jusqu’à ce que l’alcool et la syphilis le tuent à 37 ans…. Seul Gauguin, brutal certes, mais ayant une grande tendresse pour Van Gogh, le rejoindra un temps ; mais une violente brouille verbale sur une question artistique les sépare vite… Il se coupe l’oreille… Son frère Théo le convainc de se rendre à l’asile ; l’y accompagne…
 « Folie » : c’est le seul terme pour caractériser cet état– avec celui de démence- que l’on en a au siècle de la révolution industrielle et de la grande colonisation. A cette époque avoir la masse cervicale malade c’est être incurable. On est fou à lier. On interne … Il n’y a pas de traitement psychologique, pas de traitement par la parole. Le malade, isolé, est abruti de laudanum (teinture alcoolique d’opium)…

Cette « folie » nous paraitrait aujourd’hui d’autant plus « incompréhensible » au vu du contexte familial aisé et cultivé, nourri d’art et de spiritualité  d’une famille simple et pacifique, ouverte et libérale dans laquelle a vécu le jeune Van Gogh. Elève sérieux, ne pratiquait-il pas le français, l’anglais et l’allemand ? Dés l’enfance il aspire à devenir un missionnaire afin de servir avec bonté les autres, notamment les pauvres, « les mangeurs de pommes de terre » qu’il peindra plus tard… A 16 ans sa famille le met en apprentissage dans une firme internationale de vente de tableaux d’art à La Haye  puis à Londres… Des centaines , sinon des milliers d’œuvres, vont passer directement par ses mains qu’il prend, regarde, analyse, évalue, et participe même à leur encadrement pour le marché européen de l’art. Lui qui ne vendra pratqiuement aucune de ses propres toiles de son vivant…
Mais, jeune et bel homme, réservé et silencieux, il n’en essuie pas moins échec après échec amoureux auprès des femmes. « Peut etre y a-t-il quelque chose en lui qui inquiète, qui fait peur…. », s’interroge le conférencier. Van Gogh finira par vivre plus par pitié que par amour auprès de Sien, une prostituée qui attend un enfant et qu’il aurait épousé n’était l’opposition ferme de sa famille. Sien et lui se quitteront dans une profonde tristesse. Elle mourra de tuberculose…

Projection d’un des autoportraits de Van Gogh à sa sortie de l’asile 
Photo: Abderrahmane Djelfaoui

On comprend alors que ces autoportraits soient la matérialisation fébrile et maitrisée d’une volonté de se voir au plus profond de soi jusqu’à s’y perdre tragiquement… Une manière qui croise étrangement la légende de Narcisse qui voyant son reflet dans l’eau (son être en miroir… son désir et sa présence en « direct »...) s’en approche encore et encore jusqu’à chuter dans l’eau et se noyer comme le rapporte la mythologie grecque il y a des milliers d’années…

L’enfance broyée…

En fait, de décennie en décennie, après le début du vingtième siècle, les historiens d’art ont peu a peu remonté vers ce qui pourrait être la faille primordiale de l’artiste.

Vincent naît un 30 mars, une date qui jour pour jour correspond à celle de son frère ainé, mort un an auparavant et qu’on avait nommé… Vincent ! « Vincent Van Gogh se considérait-il comme un fils de substitution ? », se demande Benamar Mediene… Cette blessure secrète, irrévocable, il la portera sa vie durant qu’il voyage, qu’il étudie, qu’il peigne, aime ou sombre dans la détresse immense. Incompris. Solitaire. Déchu… Ce n’est que vingt ans après sa mort que les toiles de Vincent Van Gogh sortiront de l’oubli pour commencer une carrière universelle…

Autre paradoxe, autre grande ligne de fracture. Alors que Van Gogh se tue d’une balle à la poitrine un 27 juillet 1890, Le 27 juillet 1943, alors qu’il joue avec ses deux petites sœurs, dont Yasmine qui dessinait un avion avec un morceau de charbon de bois, M’Hamed Issiakhem dégoupille inconsciemment « la bague magique » d’une grenade. Elle explose…. Les deux sœurs et un neveu vont mourir. La plus jeune agonisera une semaine entière prés de son lit…. Son geste les a tués…. C’est lui ! Et sa mère le considérera comme tel… Quel humain pourrait vivre avec un tel fardeau, insupportable ? D’autant que suite à cette explosion on va d’abord couper les doigts de l’adolescent. Puis sa main, puis le bras gauche…

Benamar Mediene rapporte par ailleurs dans son beau livre «Issiakhem » (Casbah éditions) que M’Hamed lui fera bien plus tard cette réflexion furieusement autocritique et humoristiquement noire : : « Tu te rends compte, dire à une belle : Viens dans mon bras, chérie ! C’est d’un ridicule ! Si elle est amoureuse de moi, elle éclate en sanglots et si elle ne l’est pas… elle éclate de rire !… »

Autoportrait de M’Hamed Issiakhem en « Beau jeune homme élégant » (photo Abderrahmane Djelfaoui)


L’enfance de M’Hamed Issiakhem fut pourtant celle d’un enfant heureux dans une famille aisée durant la colonisation. Son père était propriétaire de hammams. M’Hamed suivit une scolarité brillante et remarquée. L’enfant était déjà très doué pour le dessin ; il reçoit même pour cela un premier prix à l’âge de treize ans… Le père ne lui fera pas moins suivre « ses classes » aux bains à ses côtés parce qu’il entend destiner son fils à gérer plus tard l’affaire familiale et à devenir une sorte « d’industriel » des bains de la ville de Relizane et de sa région…

C’est dans ce hammam, aux dires de Benamar Mediene qui en reçu l’aveu, que M’Hamed Issiakhem affirme qu’il a apprit la peinture, c'est-à-dire à observer les différentes attitudes des corps, les différences entre les individus, les atmosphères chargées de vapeur, les murs ruisselants de gouttelettes, les lumières diffuses d’où il tirera sa vie entière l’effet de sfumato qu’il privilégie comme fond pour peindre les personnages de ses toiles. Remontant à Léonard de Vinci, le sfumato est une technique « qui laisse une certaine incertitude sur la terminaison du contour et sur les détails des formes quand on regarde l’ouvrage de près, mais qui n’occasionne aucune indécision, quand on se place à une juste distance » 

Immense vie créative d’un individu éclaté et violent

A 20 ans, en 1947, M’Hamed Issiakhem quitte sa famille pour Alger. Il s’inscrit d’abord à la Société des beaux arts d’Alger puis rejoint l’Ecole des beaux arts où il est vite remarqué, malgré son terrible handicap, par le miniaturiste Mohammed Racim et le peintre Sauveur Galiéro qui le prennent en charge, l’initient aux fondements du véritable travail artistique, ses techniques, ses secrets ainsi que l’application et la nécessaire patience pour faire aboutir l’œuvre.

M’Hamed Issiakhem. Femme nue assise. 1949. Crayon sur papier

En 1949 il réalise son premier autoportrait à la Gauguin qui est exposé à la grande galerie d’Alger. Le jeune M’Hamed est sérieux, travailleur, bien habillé et élégant… mais il ne tarde pas à rencontrer celui qui sera son alter égo pour l’éternité, Kateb Yacine et lui donnera son surnom d’œil de Lynx….
Bien des decennies plus tard, Kateb Yacine témoignera : « … Je l'ai vu plus d'une fois, finir une toile en quelques heures, pour la détruire tout à coup et la refaire encore, comme si son œuvre aussi était une grenade qui n'a jamais fini d'exploser dans ses mains. En détruisant son œuvre, dans un suprême effort de tension créatrice, comme pour briser le piège ultime de la beauté, le peintre viole ses propres formes, car le démon de la recherche le pousse toujours plus loin. Mais toute création commence nécessairement par l'autodestruction… »

Si la vie de M’Hamed Issiakhem est une longue vie de créateur instinctif et passionné, une vie de dessinateur et de caricaturiste solidaire des causes justes, elle n’en est pas moins un calvaire. Elle est une  explosion à répétition, orageuse, mauvaise et violente. Combien d’artistes ne sont-ils pas plaints de provocations ou d’attaques directes contre eux de la part d’Issiakhem ?... La cause en est évidemment et de façon principale le trauma de 1943… « Qui peut vivre normalement après ça ? demande Bemamar Mediene, qui ajoute : vivre avec des bouts de métal dans son corps et certainement encore aujourd’hui, alors qu’il est enterré, avec des éclats dans le squelette…. »

A 28 ans, M’Hamed Issiakhem est en traitement dans l’immense clinique Laborde du docteur Jean Oury dans le Loir et Cher. Psychiatre et psychanalyste, ami des poètes et des philosophes,  le docteur Oury pratique « la nouvelle psychiatrie » mise à jour par François Tosquelles, médecin réfugié de la guerre d'Espagne... L’institution s’étale sur des centaines d’hectares. Là  tous les patients travaillent. Issiakhem de même…. Est-ce Khaled Benmiloud, étudiant en psychiatrie à cette époque, qui l’y a emmené ?.... Le fait est que M’Hamed Issiakhem y entre et en sort, y faisant des séjours plus ou moins fréquents.  Le docteur Oury l’autorisera même à venir en Algérie en permission de sortie suite à l’information de l’arrestation de son frère Ferhat et de son père par l’armée coloniale… C’est aussi que le docteur Oury est un pro-FLN… 1956 : il fait le portrait d’Ismael Ait Djafer, l’auteur de La «complainte des mendiants arabes de la Casbah et de la petite Yasmina tuée par son père» poème et terrible réquisitoire contre la colonisation écrit en 1951.

Portrait D'Ait Djafer par Issiakhem

Avant de clore sa conférence, Benamar Mediene il ne manqua pas de citer le cas d’autres peintres « entre génie et folie », tel Abdelouahab Mokrani….

M’Hamed Issialhem en chimiothérapie

Puis il relatera « la dernière période » du peintre… Benamar Mediene rapporte ce fait pathétique et fort lorsqu’il rendit visite à son ami alors en traitement de chimiothérapie. Avant même de pouvoir accéder à la chambre du malade, Benamar Mediene rencontre le spécialiste qui suit et traite le cancer d’Issiakhem. Il lui fait part que celui-ci est dans un état de dégradation « pas possible » mais qu’il n’en demeure pas moins une force de la nature qui ne veut pas se laisser vaincre par la maladie et que « il ne mourra jamais ! »…. Benamar s’en va vers la chambre du cancéreux en phase finale. Il ouvre la porte, le voit yeux fermés, le visage dégoulinant de sueur qu’il essuie… M’Hamed ouvre alors les yeux… Il reconnait Benamar Mediene et lui dit de but en blanc : « Ah, c’est toi… Donne moi une cigarette ! »

Chimiothérapie

Dans cette rétrospective, magistralement donnée par Benamar Mediene sans d’ailleurs pouvoir lire ses notes (il avait oublié ses bonnes lunettes à domicile….), le conférencier donne à grands traits une image du livre même qu’il prépare actuellement sur ce sujet. S’il s’est mis sérieusement au travail sur Van Gogh depuis prés de dix ans, Benamar Mediene poursuit l’analyse et la mise en lumière de M’Hamed Issiakhem depuis une trentaine d’années.On apprendra d’ailleurs au cours du débat que notre conférencier est souvent, ces dernières années, appelé en tant qu’ami proche de l’artiste et historien de l’art à authentifier certaines de ses oeuvres mises en vente à haut prix sur le marché international de l’art…

Benamar Mediene présentant son beau livre




Abderrahmane Djelfaoui