vendredi 18 décembre 2015

BELKACEM AKNOUCHE, baladiyat La3jiba: une enfance par (et dans) la révolution

Si vous le croisiez, malgré les douleurs (contenues) de sa maladie et ses grandes incertitudes, vous ne lui donneriez pas son âge réel. Vous le croiriez plus jeune. Et sans doute l’est-il encore, le sera-t-il toujours : plus jeune. Lui avec son blouson éreinté de patriote et de chasseur…
La raison de la vivacité de’ Belkacem est qu’il a commencé sa vie dans la nature, dans la rudesse et la beauté de ses saisons successives, dés l’âge de cinq-six ans alors qu’il s’occupait  à la ferme paternelle, comme son frère ainé, de sortir les bêtes les faire pâturer dans la laine descendante: chevaux qui servait au battage du blé (avant l’acquisition du tracteur début des années 50)[1] , les bœufs ou les moutons ; cela qu’il vente, qu’il neige ou que la canicule cisaille la nuque et les yeux. Tout a commencé là…

Belkacem à Tawerkult (photo Abderrahhmane Djelfaoui)


Sa vie consciente pousse naturellement fin des années 40, début des années 50 alors qu’il n’est qu’un enfant. La scolarité : il ne connaitra pas. L’époque est celle de la nuit coloniale. Pourtant en ces terres ancestrales et hameaux de tribus solidaires, on voyait rarement des gendarmes ou des français en général. On ne connaissait même pas trop leur langue. La commune était une « commune mixte », comme le voulait le code de l’indigénat, c'est-à-dire un vaste territoire rural délimité par plusieurs oueds, où l’on ne subissait d’autorité que celle du Caïd et ses gardes champêtres. Redoutables ces gardes champêtres fouineurs,  pressaient d’impôts leurs « frères » les taxant jusqu’à l’existence de leurs chiens. L’argent ramassé par le Caïd était reversé en partie à l’administration… Rares étaient les routes et plus rares encore les automobiles. La seule qu’on connaissait était la Renault « Prairie », haute sur roues. Celle des gendarmes quand ils ne venaient pas à cheval…

Renault « Prairie », modèle 1950




UN PERE BATTANT

« En premier lieu, commence Belkacem : Bismillah Errahmane Errahim Oua Essalatou oua Essalem 3la Errassoul oua Achraf el Moursalin…. Pour ce qui nous concerne nous étions convaincus du début à la fin que l’indépendance sera… Notre père était un des fondateurs de la révolution. Il dépassait le bac en droit, à cette époque, il était instruit, intelligent et conscient. Commençant ses études, il est entré dans la Mouvement national, son organisation [enidham] en 1936, … Il était souvent en dehors de la ferme, en dehors de la commune. Il prenait souvent le train pour aller on ne savait où et revenait également par le chemin de fer…
Son nom était Aknouche Ali, mais on l’appelait Mohamed. Et en d’autres endroits encore on l’appelait Ahmed ; on changeait de nom dans l’organisation pour brouiller les pistes des renseignements généraux. On était déjà convaincus…

Ali, le père de Belkacem.(collection Belkacem Aknouche)


« Mon père était militant responsable au Parti du Peuple algérien, le PPA.
Il a commencé à l’âge de 24 ans exactement. Il était né en 1912… A cette époque de la révolution les gens nous appelait « bibiyya ». Ils se moquaient de nous comme ça… Comment est-ce qu’on osait remettre en cause l’ordre colonial et celui des Caids ! On nous surnommait: « bibiyya ».... Et cela avant que la guerre ne commence. Pour dire que nous portions cette conviction depuis longtemps…. Quand je suis né, en 1943, la ferme était déjà un marché [soug] de militantsIls y venaient, ils y restaient ou ne faisaient que passer vers d’autres directions…
Notre ferme est dans cette zone du coté de l’oued Bouira, à El 3adjiba, si tu connais. … Mon père était le représentant de « ce marché », son organisateur, son dirigeant. Il avait même un bureau pour ça dans la ferme, coté Est où étaient rangés tous les documents : tracts, journaux, cartes du parti, argent des cotisations, lettres de réclamations adressées aux autorités de Bouira ou d’Alger, etc…
Depuis 1940 Echeikh (mon père que nous appelons Echeikh par respect) ne cessait d’aller en prison et d’en revenir… 1945, la même chose…. En 43 je crois, et ce n’est pas lui qui me l’a dit, mais d’autres qui me l’ont rapporté, il était mobilisé dans la deuxième guerre mondiale en France dans la cavalerie… Il était instruit et conscient. » 

MOH BAB EL OUED ET SI AHMED EROUIBA…

Au-delà des décennies et des guerres, Belkacem a conservé une mémoire extraordinairement vive, entière. Quand il raconte ses souvenirs, nombreux, précis, en se frottant lentement les mains, ces souvenirs sont projetés comme s’ils venaient d’avoir lieu…

« Non, je n’ai pas étudié (à l’école). On a étudié trois mois environ. Après il n’y avait plus d’enseignant. Mon père disait toujours : « mes enfants je vous laisse la tète claire… ». Lui était instruit, mais souvent absent. Si ce n’étaient ses déplacements, il était en prison, ou dans des réunions… Et nous il y avait l’oued, les circonstances ne permettaient pas… Pourtant de 51 à aujourd’hui pas une lettre ou une seule parole que j’ai oubliée. Des paroles que je te rapporte, je peux te dire aujourd’hui où avec la date… Bon. A l’époque les gens de la commune allaient voter pour le  caïd.  Echeikh [mon père] allahyerhmou disait aux gens de la commune: « vous êtes mis l’attelage sur le dos, maintenant tirez la charge ! Vous êtes jusqu’au cou dans l’oppression et vous vous attirez encore plus l’oppression en allant voter ».  Nous savions comment les choses s’organisaient : aucune chance pour que nous autres indigènes accédions à quoi que ce soit…


xtrait d’un rapport d’un militant adressé à son responsable Aknouche Ali (collection particulière de Belkacem)

« En 1951, Echeikh était allé  en prison. Je ne peux pas te dire la date exacte et combien. Mais 1953, je me souviens bien….  Avant qu’il n’aille en prison, il y avait avec lui un groupe de militants qu’on les appelait el mounadhiline. Echeikh en était responsable pour la zone et toute la région d’ailleurs… Il sortait de la zone pour aller vers d’autres willaya certainement pour des réunions entre responsables. Chez nous, les réunions se faisaient dans la maison, où dans d’autres lieux couverts ou a découvert à un, deux ou trois kilomètres à la ronde, comme  à Tawerkult, par exemple… Enfant, j’emmenais le café. Je servais. Je les voyais. Je les entendais. Je les reconnaissais. Certains s’appelaient Mohamed Boudiaf, les frères Benboulaid et tant d’autres. Ils étaient jeunes et habillés simplement, comme on s’habille en ville…

« Il y en avait un, que Dieu ait son âme, ils l’ont tué fin octobre 54 à Bab El Oued. On l’appelait Si Moh Bab El Oued…. Il s’habillait d’une vieille gandourah comme on en portait alors avec un burnous. Il nous disait : « Mes enfants, mes enfants,  soyez patriotes, quand les gouars (français) viennent dites leur : je suis patriote ! N’ayez pas peur »… Dieu ait son âme… Il avait longuement vécu avec des soldats sénégalais, là bas. A cette époque, quand quelqu’un était recherché dans un lieu, on l’envoyait ailleurs où il n’était pas connu. Aux travailleurs de la ferme, quand ils le voyaient, on leur disait : c’est un travailleur…. Après son assassinat, mon père a explosé en larmes au diner et il a déposé sa cuillère. Qu’est-ce qu’il y a ? Il répond : « Si Mohamed qui était là … et qu’ils ont tué, Dieu ait son âme ; il a été vendu… » C’était en octobre, avant même que ne démarre la révolution en novembre… Il nous avait laissé sa gandourah et son burnous…Son burnous est resté chez nous jusqu’en 1959 ou un chef de l’organisation  l’a pris pour le donner à un autre moudjahed. Il s’appelait Belkacem Mohamed Said. Je lui ai donné en 59, ce burnous…
Et mon père de répéter : Dieu ait son âme… Devant un coucous, le soir…. Il y avait du respect… C’était un couscous accompagné de guernina, une racine sauvage … Je te dis ça pour être précis, avec des détails vécus. Pour que le vrai et le faux paraissent. Pas comme certains  d’aujourd’hui qui se contentent de dire : et j’ai fais et j’ai fais et j’ai fait! Il faut les preuves… Et cuiller tombée de la main,  il a explosé en larmes… C’est que Si Moh Bab El Oued, que Dieu ait son âme, nous le comptions membre de la famille...
«Et il avait avec nous un autre mounadhel qu’on appelait Si Ahmed Erouiba… Il, est resté à la ferme jusqu’en 1955 puis il est parti.… Il marchait avec mon pèr), parce que mon père était sous observation des autorités et des gens du Caïd… Si Moh Bab El Oued le suivait, je me souviens,  jusqu’à l’oued…Il veillait sur lui, il était armé. Il avait un pistolet américain sous la gandourah…. C’était un homme mûr… Il était jeune à l’époque… Dieu ait son âme… Si Ahmed Erouiba accompagnait mon père quand il prenait le train. A l’époque on n’avait que le chemin de fer pour se déplacer au loin. Et les inspecteurs qui le connaissaient essayaient de le suivre… Moh Bab El Oued et Si Ahmed Erouiba étaient ses gardes du corps. Je suppose que Si Ahmed Erouiba était recherché à l’époque et Si Moh Bab El Oued de ceux qui étaient condamnés…  Et eux discutaient avec nous les enfants comme ils discutaient avec les militants. Ils nous conseillaient de ne pas prendre le mauvais chemin. Ils nous disaient : « ne fumez pas, ne faites pas de dégâts, soyez purs  et propres… » Toujours ils nous exhortaient à suivre le bon chemin…. »

Carte d’adhérent du PPA-MTLD


« SOYEZ DES HOMMES ! MOI JE NE REVIENDRAIS PAS »…

« En 1953, au mois d’avril à peu prés au moment où blé commençait à donner un peu d’épis. On a une bonne agriculture …. La veille des élections donc, toute la nuit il y avait un qui s’appelait Hamouche Khalès qui était à la ferme avec mon père, un homme dynamique allah yerhmou qui est mort lieutenant fel djich [ALN] en 1959. Echeikh lui parlait en donnant des détails, la manière de procéder et lui écrivait.. Jusqu’au matin, où avaient lieu les élections entre les militants de l’organisation et l’Etat, le Bachagha. A l’époque pour l’organisation enrayer les élections de la France c’était tout bénéfice. On disait : « qu’ils ne fassent pas comme ils veulent ». Echeikh était désigné Président par l’organisation pour le vote, responsable des militants. Je n’ai pas assisté aux élections, mais j’ai assisté à la maison avant et aux récits aprés. Echeikh avait fait la réunion et partait. Il avait fait 30 ou 40 mètres sur le chemin, il s’est retourné vers tous les autres et leur a dit : « soyez des hommes ; moi je ne reviendrais pas… » Il savait…
« Ils sont arrivés à Bechloul, lieu des élections où il y avait le représentant de l’autorité coloniale. Il s’est passé ce qui s’est passé [Sar ma Sar !...].C’étaient vraiment des hommes. Après ils nous ont raconté. Les gens ont formés deux rangs. Celui des caïds et celui de l’organisation des militants. Un responsable qui était venu de Constantine ou je ne sais d’où, -les gens ont raconté, moi je n’y étais pas - a dit : « Musulmans, descendez dessous la ligne de la route. Quant aux Infidèles, restez au-dessus… » Tel que ! Face à l’autorité coloniale...
« Les gens venus voté se sont alignés en masse sur la ligne du dessous et ne restèrent que les « papasses» (pères de l’église) qui sont toujours avec la France. Il leur a dit : « O Musulmans, savez vous qu’il y avait de l’ancien temps du Prophète les hypocrites. Ceux là sont aujourd’hui nos hypocrites. » Ils sont passés aux élections. Il y a eu lutte. Bien sûr les autres voulaient trafiquer le vote. Echeikh n’a pas voulu. On en est vite venu aux bâtons…
« Il a eu affrontement. Echeikh s’est vu mettre les menottes, devant tout le monde. Et son ami, Khalès Hamouche qui était avec ses frères, a attrapé le Khlifa [adjoint pro-français] par le col et le tirait. Les gendarmes le frappaient, il ne lâchait pas prise. Jusqu’au moment où ils ont emporté Echeikh. C’était terminé. Mourir alors serait une perte inutile. Il a harangué les gens : « Gens du peuple partez ! Que Dieu facilite toute chose. Le vote est terminé. » Pour eux que le vote soit enrayé, bloqué, nul, ils étaient gagnants. C’était tout bénéfice. …
« Le frère de Hamouche, qui s’appelait Aissa Khalès, allah yerhmou avait frappé un gendarme avec un bâton. Il l’a fait tomber à terre. Et un gars qui s’appelait Mohamed J….. a frappé des militants de l’organisation avec un bâton, se faisant l’allié du Caid et ses hommes… Le fis de celui qui avait frappé les militants est maintenant une personnalité !... Et toute sa famille des Moudjahidines…Le monde sens dessus dessous…. »


Un an après les élections de 1953…


LA TOUIZA [2], A LA VEILLE DE NOVEMBRE…

« Condamnés avec mon père, il y avait Khalès Aïssa, le frère de Khalès Hamouche et Charek Abderrahmane. Il y en avait qui avaient été emprisonnés, mais qui ont été relâchés et sont revenus. Mais les trois ont été emprisonnés à Serkadji. Je ne sais pas très bien combien de temps ils y sont restés : 6 ou 7 mois. Quand ils sont sortis, ils ont eu à voir l’exemple d’un peuple de militants. C’était extraordinaire ! Depuis que je me souviens, toute notre vie était dans l’action militante. Et grâce à Dieu le pays est devenu indépendant. Les réalités que nous avons vues et vécues sont nombreuses. Mais à la vérité tout est parti…
« Mais avant qu’Echeikh ne sorte de prison, au mois de juin : c’était la récolte du blé. Nous sommes une riche terre agricole. Nous avions 40 hectares. Nous, nous étions encore enfants. Et c’était l’organisation qui gérait tout en dedans ; organisant les travailleurs et les travaux.  Il y avait une cellule sur place, toujours active. Ils ont organisé une touiza… Vous dites vous aussi : touiza, n’est ce pas ?...
Et les gens, les gens proches de la cause sont venus de la frontière à la frontière… Ca dépassait les mille personnes ! C’était ramadhan. Il faisait très chaud. Je m’en souviens comme aujourd’hui. Il y avait deux personnes, allah yerhamhoum, qui participaient à la récolte avec leur gandourah. Ils y ont travaillé tout en faisant ramadhan…. Nous avions alors un troupeau de plus de cent brebis. On immola quatorze moutons ce jour là.  Quatorze. Et c’étaient les militants qui activaient. Il y avait mon oncle maternel et un groupe qui aidaient, mais l’essentiel des travaux étaient faits par les militants, pas par les gens de la maison ; en fonction de l’entrainement et de la répartition des taches…
« L’époque n’était pas comme maintenant. Il y avait des arbres et il y avait des cultures. Ils ont moissonnés en une journée et mis en bottes la récolte dans la même journée. Ce jour là, ils avaient en fait réglés trois questions à l’ordre du jour.
« La première question réglée : ils ont récolté et mis en tas le grain en une journée. Deuxième question : ils ont montré au colonialisme qu’il faisait face à une organisation. Troisième question : ils ont réalisé un congrès, car pour rassembler des gens venus d’une frontière à une autre c’est qu’il y a une raison de fond. Un congrès. ..
« On dit que notre Caïd, le Caïd Keddis qui était resté en retrait au loin debout prés de la caserne haute sur la crête surplomb, (a l’époque il n’y avait pas tous ces arbres, toute la terre était consacré au grain), voyant tant de monde affairé) il savait bien de quoi il retournait, puisque les informations lui arrivaient- dit : « si je savais qu’ils m’accepteraient, je rentrerais dans l’organisation. Qu’ils réalisent pour moi ce qu’ils font à Aknouche, je rentre maintenant dans l’organisation… » C’est ce qu’on a entendu, en résumé, en 1953…. »

Images à la veille d’une révolution. Images vues par un enfant qui n’avait alors que  6 à 7 ans… La guerre, atroce, n’avait pas commencée, avec ses humiliations, destructions, ses  disparus sans nombre…Une guerre que Belkacem vivra dans sa chair d’adolescent. Mais c’est déjà une autre histoire qui se poursuit….

Belkacem Aknouche
(Photo Abderrahmane Djelfaoui)





Abderrahmane Djelfaoui





[1] Pour information : Jacques Berque note : « En Algérie… le parc tracteur atteint, en 1931, 5 330 unités, en grande partie constitué d’appareils à roues de moins de 25 Cv. Il appartient, à 92%, aux colons » (Le Maghreb entre deux guerres, Le Seuil, 1962, page 35)
[2] Touiza : « entraide à plusieurs, pour l’exécution d’un travail d’intérêt commun, ou particulier, mais à charge de réciprocité ».

samedi 12 décembre 2015

FRENDA : SAVOIR ET HISTOIRE….

La petite ville de Frenda est située 50 kms à l’ouest de Tiaret. En y allant on traverse les communes de Mélakou qui dispose d’un grand complexe avicole à Tamentit, ainsi que Sidi Bakhti une riche région agro pastorale à l’image de toute la région. Au-delà, la route mène vers Mascara et Saida….
A l’origine, Frenda faisait partie d’un système défensif romain (le limes) à l’aube de l’ère chrétienne. Elle fut une ville de très nombreux artisans du cuir et de la teinturerie au début du 19 ème siècle. Aujourd’hui d’une population d’environ 50 000 habitants, cette ville était connue dans les années 70 pour son usine de l’entreprise Districh fabriquant d’excellentes chaussures de cuir où travaillaient 300 ouvrières….

C’est dans ce petit centre urbain situé à 1000 mètres d’altitude sur les hauts plateaux céréaliers de la wilaya de Tiaret que nous sommes allés visiter l’annexe de la Bibliothèque nationale : la bibliothèque Jacques Berque.

Entrée de la Bibliothèque Jacques Berque de Frenda

C’est Monsieur Mahmoudi Amar, enseignant de linguistique à l’université de Tiaret qui a été notre hôte et notre précieux guide. Ayant connu Jacques Berque et ayant été un temps son élève,  il  nous a expliqué l’origine et la constitution de cette importante bibliothèque de consultations et de recherches.
Jacques Berque  (né à Frenda en juin 1910- mort dans les Landes françaises en juin 1995) était un sociologue et anthropologue orientaliste français de renommée mondiale. Il fut Enseignant au Collège de France et Membre de l’Académie de langue arabe du Caire…

1er contacts avec Jacques Berque.

« … Jacques Berque venait souvent à Frenda, dans les années 80/85, rapporte Mahmoudi Amar. Je voulais faire sa connaissance. Il m’a alors demandé d’aller chez lui en France. Quand j’y suis allé  au titre d’études universitaires, c’est grâce à lui que j’ai pu m’inscrire à la Sorbonne pour des études en linguistique, en anthropo-linguistique. Là j’ai fait un DEA sous son autorité, mais il m’a conseillé d’être suivi par Michel Barbot, un collègue à lui. Après ce DEA j’ai fait une Maîtrise qui m’a permis d’aller à Grenoble préparer le Doctorat d’Etat sur les Pieds noirs d’Algérie et leur manière de s’exprimer sur le plan linguistique, syntaxique et structure de phrases…. »

Une partie de la vitrine d’entrée consacrée à Jacques Berque (Photo Abderrahmane Djelfaoui)


La bibliothèque Jacques Berque

 « …Parlons  des ouvrages qui ont été cédés, offerts à Frenda. D’abord Jacques Berque est né à Frenda en 1910 et il s’est éteint en France en 1995. Avant de mourir, il a demandé à sa femme de donner ses ouvrages, tous ses ouvrages et sa bibliothèque à Frenda. Je ne sais pas combien il y a exactement en tout, mais tous ceux qu’il a édités sont là… Avec les ouvrages nous avons reçu tous les casiers de son fichier répertoire dont toutes les fiches sont rédigées de sa main. C’est le fonds Jacques Berque.
« Nous possédons même sa traduction du Coran avec ses corrections et ses ratures. Il avait ainsi changé des mots après s’être adressé à El Azhar, par exemple pour le mot miel ; ou par exemple quand il a rectifié pour le dit « ni Il enfante ni Il a été enfanté », qui aurait été trop scolaire, par l’adjectif qu’il a trouvé et qui convient : « Il est Immatriciel », qui n’a pas de matriceIl a une traduction fulgurante du Coran. Une chose extraordinaire.
« Il nous a également cédé des ouvrages qui n’existent qu’en Egypte et ici chez nous. La série   d’Ibn El Mandhour sur l’étymologie de chaque mot  dans la langue arabe….

Mr Mahmoudi devant le legs Jacques Berque (Photo Abderrahmane Djelfaoui)


« Dans la traduction du Coran, poursuit notre éminent guide, Jacques Berque dit que la langue arabe ma hich loughat el kalam faqat (pas uniquement la langue du parler), car chaque phonème de la langue a une signification. Ma hich loughat el hourouf oual kalam faqat. Et donne des exemples. Il dit notamment que tout mot contenant la lettre ha, el ha aladhi yekhrouj min samim el qalb (qui jaillit du cœur), yadoullou 3ala el houb, hanan, djirah (est relatif à l’amour, la tendresse, la blessure). Yatafassah… De même pour pour houlm, ahlam (reve, rêves), ila akhirihi… Koul kalima ellati maoujoud fiha harf jim yadoulou 3ala el khafa (le caché).
« Tout cela en marge de la traduction du Coran pour mettre en relief la langue arabe, son importance. Atafssil bil lougha el 3arabiya. L’articulation. Bismi allahi/ arrahman errahim/ … Il y a là le rythme et la rime... Et quand à la récurrence du S dans certaines sourates, il dit – à l’exemple de ce qui de Racine dans Phèdre « Pour qui sont ces serpents qui sifflent sur nos têtes »-, il dit que cela est phonétique afin de plaire à l’oreille. Essin billougha el 3arabiya 3endou wadhifa 3adhima (le S en langue arabe à une fonction noble). Il facilite la lecture. Comme un serpent qui rampe et siffle vite. Elougha Etssil. La langue coule …
« Berque parle non seulement de l’articulation mais aussi d’expressivité de la langue arabe. L’expressivité en langue arabe, Berque en parle beaucoup, tout comme de l’articulation dans le Coran qui date de plusieurs siècles avant la découverte de Ferdinand de Saussure…
« Dans sa traduction il met en relief le rythme et la rime. Il dit que le Coran c’est la musique des arabes. C’est une partition musicale divinement solfiée avec un espace orantatoire extraordinaire. Ce qui m’a personnellement frappé c’est son expression : divinement solfiée…Ainsi, si vous écoutez bien le mueddhin quand il fait son appel à la prière il commence par le bas (« ma ana illa bachar »), puis il monte et redescend ensuite sur terre »



Mr Mahmoudi qui a été responsable de cette bibliothèque pendant plus de six années, jusqu’en 2010, se rappelle que l’épouse et le fils de Jacques Berque sont venus visiter la bibliothèque en 2008/2009. De même que de nombreux amis du défunt en provenance du Koweit ou d’Egypte…
Meriem Mahmoudi, l’épouse de notre guide, écrit dans un long article consacré à « Jacques Berque ou l’incitation au dialogue des civilisations » (mai 2009, le Quotidien d’Oran) :
« Maître des études arabes et islamiques, l'un des plus grands penseurs du XXè siècle, Jacques Berque laisse une œuvre impressionnante avec quarante trois ouvrages et plus de deux cents articles écrits au long de cinquante années de recherches.»…

1974

Qui vient travailler à la bibliothèque Jacques Berque ?

« … Tous les étudiants de Tiaret, évidemment, de Mostaganem et de Sidi Bel Abbès. Nous avons aussi reçu des étudiants de Béchar parmi lesquels certains ont fait des travaux sur Jacques Berque et sa traduction du Coran. Des étudiants d’El Bayadh qui ont travaillé sur le lexique employé par Jacques Berque dans sa traduction du Coran. Ils ont également étudié la construction des phrases chez Jacques Berque ainsi que la grammaire dans sa traduction du Coran.
« Ce qui est caractéristique chez Jacques Berque, c’est qu’il cherche assez facilement dans le lexique arabe. Sa traduction est fulgurante, alors que le mot alors est généralement difficile dans la langue arabe. Comme on parlait de la traduction du mot miel, tout à l’heure, il a su traduire « ni Il enfante ni Il a été enfanté »par un adjectif qualificatif qu’il a trouvé et qui convient : « Il est Immatriciel », qui n’a pas de matrice…. Berque est allé jusqu’à dire que le mot Dieu est arabe. Un mot transformé à travers les âges. Dieu viendrait de Dhiya’, lumière. Dhiya’ qui a donné El Oudhou (ce qui est propre, ce qui est éclaire). ..
« Ce qui a fait la force de Jacques Berque, ce n’est pas seulement l’étymologie des mots, mais la répétition à partir des racines arabes. A partir d’une racine on peut créer n’importe quel mot. Exemple : kharaja. Sortir. Kharraja, c’est faire sortir. Vous ajoutez sin, un infixe à l’intérieur, ça donne istakhraja. Extraire…. »

Signalons en fin de cet article (qui ne peut être, on l’aura compris, qu’une entrée en matière), que monsieur Mahmoudi Amar qui a écrit de nombreux articles et réalisé des conférences sur Ibn Khaldoun est en train de clore à l’heure actuelle un important travail de recherche sur la syntaxe (ou la racine des mots) de la langue araméenne. Pour les peu instruits du sujet que nous sommes, l’universitaire affable explique que c’est cette « langue morte » qui a dans la nuit des temps donnée naissance au phénicien et à l’arabe…

La grande salle de lecture de la bibliothèque Jacques Berque


Abderrahmane Djelfaoui

jeudi 10 décembre 2015

Quand décembre




Quand décembre offre le plaisir de la mer, du ciel et 

d'une tâche écarlate
Quand la nuit ayant levée son camp
les roseaux s'éveillent
Chant d'un jour 
frémissant

mercredi 9 décembre 2015

BELKHODJA PERE ET FILLE AU TROT DES HAUTES PLAINES CEREALIERES

Belkhodja père et fille, Tiaret (Photo abderrahmane Djelfaoui)

Tout d’abord, reconnaissance et félicitations à Khadidja, la grande fille de Amar, pour avoir conçu et mené le projet d’un tel livre rare, chez nous.
Ce livre est « une somme » qu’on a plaisir à avoir à portée de main tant c’est un ouvrage qu’on ne lira pas nécessairement en ligne droite, de bout en bout,  mais peut être et surtout au bon hasard de la vie, de la surprise, de la découverte….
Parce que ce livre est celui des petits et grands témoignages, des reportages multiples et incessants, des rencontres en flux continu, des voyages et des réflexions, des coups de cœurs et des coups de gueule…. Un peu comme un immense jardin à moitié domestiqué et à moitié sauvage qu’on ne peut visiter que d’une façon neuve qu’en fonction, à chaque fois, de la lumière du jour, d’un souci, d’un insecte, de la trouée passagèrement lumineuse d’un nuage ou d’un souvenir….


« Amar Belkhodja, l’Arpenteur de la mémoire », est un long récit de vies concocté sous forme de puzzle par l’auteure, mais qui en racontant tant d’autres faits de sociétés, certains plus saillants et « étranges » ou « fous » que les précédents, finit par croquer le portrait en pied de Amar Belkhodja : un homme de parole ; un chercheur curieux et tenace, un citoyen bonhomme et récalcitrant qui aspire à la pleine citoyenneté et se donne à voir dans le sens même des témoignages sur son temps et, surtout, ne perd rien de sa confiance, de son rire, à travers les combats qui lui sont imposés par la Bêtise et la Duplicité de ce temps….
Fort impressionné par la complicité entre le père et la fille sur un tel projet biographique, nous avons rencontré la spécialiste des chevaux, la vétérinaire Khadija Belkhodja à l’occasion d’une dédicace …

L’ORIGINE DU PROJET

« Au départ, il y a prés de cinq ans, je voulais faire un recueil de toutes les dédicaces faites par mon père. Chacune d’elles était comme un poème et était très particulière, parce qu’il lui faut à chaque fois discuter avec la personne afin de personnaliser la dédicace. En même temps il faut que Amar lance un message ; une philosophie… J’ai donc commencé à faire des photocopies, mais au fur et à mesure j’ai vu que ce n’était pas pratique, puisque souvent mon père n’est pas à Tiaret, il est en voyage   ailleurs…
« L’autre raison, c’est que je suis son ainée, par rapport à mes frères et sœurs. Je l’ai suivi dans tous ses écrits. Je me rappelle de son premier livre, de 20 pages sur Ali Maachi, à compte d’auteur, de couverture verte ; j’en ai fait la vente. C’était l’époque où les partis politiques montaient sur scène. J’ai frappé à toutes les portes en rencontrant Boukrouh, les responsables du FFS, Ben Bella. Et c’est El Hachemi Cherif, que je ne connaissais pas, qui a acheté le plus d’exemplaires de ce livre. Les gens de Ben Bella m’ont dit : vous êtes en train de faire du trabendo avec le livre…
« J’ai vu aussi que pour la rédaction d’Ali El Hammami c’était très difficile pour lui, notamment dans la collecte des données. Il demandait aux gens de Tiaret de lui prêter leurs documents, des lettres, des manuscrits, des photos, des journaux, etc. Observant cela, je me disais que si pour Ali El HAmmami qui est très proche, à 60 ans de distance, c’était si difficile, qu’en serait-il si nous nous projetons dans les 60 ans à venir, dans un  siècle même : les gens diront : Belkhodja ? On ne connait pas ….



Parce que sa valeur ou son utilisation aujourd’hui ne sera pas celle qui apparaitra nécessairement dans un siècle. C’est comme cela que l’idée est née de faire une livre qui rassemble des travaux ; ceux de ses livres divers, mais aussi d’articles censurés qui n’ont pas été publiés par la presse. Donc rassembler pour faciliter le travail de futurs étudiants, les générations à venir. Ils auront la matière… »

BIOGRAPHIE AVANT ? APRES ?...

« Ce genre de biographie on les fait généralement après la disparition de la personne. Quand elle n’est plus vivante. Je me suis dit : c’est mieux maintenant, pour savoir sur quoi il est ou n’est pas d’accord…Finalement c’est lui qui se raconte. Ce n’est pas moi qui parle de mon père. Il n’y a que quelques pages. La collection de photos qui accompagne les textes c’est lui. Je voulais lui faire plaisir : qu’il s’exprime et choisisse ce qu’il veut mettre dans cet ouvrage…. C’est comme si je lui faisais une interview…
« Depuis des décennies, nous sommes ensemble, nous nous rencontrons très souvent, mais en faisant ce livre je découvre beaucoup de choses sur mon père que je ne connaissais pas. Par exemple il ne parlait pas beaucoup de ses déboires, notamment quand il a été exclu de la ville de Tiaret. Je ne me rappelais plus des détails ni pour quelles  raisons… »

Exemple, ce petit morceau où le père se raconte : « …fonctionnaire de l’Etat et correspondant de journal….Les responsables de la wilaya ne pouvaient plus tolérer que quelqu’un de la maison puisse continuer à noircir des pages entières d’un journal, noircissant en même temps la réputation des autorités politiques et administratives locales. Les menaces devenaient de plus en plus ouvertes… » Ne dirait-on pas  du Gogol ?... Je vois d’ici le magnifique sourire critique d’un Abdelkader Alloula, metteur en scène au théâtre du « Journal d’un fou » (Homk Salim),  vis-à-vis de notre Belkhodja Amar radié de la fonction publique algérienne un 1er mai 1976 ; - oukase de province…. C’était, écrit ailleurs Belkhodja père, comme si on avait « décidé de me frapper d’une interdiction de séjour dans ma résidence principale Tiaret »… Et un premier mai par-dessus le marché ! La journée internationale du travail et des travailleurs. N’est-ce pas là un vrai morceau d’anthologie? Peut être est-il déjà né le jeune romancier de province, peut être même de la même province que le vénérable et truculent Belkhodja, qui par jeu, par sympathie ou juste par volonté de connaissance approfondira grâce à ce livre biographique les sombres arcanes  d’un autre siècle ; notre premier demi-siècle d’indépendance…

Avec René Vautier (collection Belkhodja Amar)


UNE QUESTION :

En dehors de ce rapport filial serein et fort, quel rapport Khadidja Belkhodja a-t-elle à l’écriture  pour initier et s’atteler au projet d’un livre dont le sous titre (emprunté à un ami journaliste) est : L’arpenteur de la mémoire ?...
« En fait c’est ma première expérience. Je me disais en moi-même : mon père a une belle plume. Je ne peux pas le dépasser dans l’écriture…Mais pour moi-même c’est surtout lorsque je suis en colère que j’essaie d’écrire de façon personnelle…
« Ceci dit, même dans ma profession de vétérinaire et de chercheur j’ai eu à faire plusieurs études écrites et communications dans des colloques maghrébins et autres rencontres internationales… Je rédige beaucoup… Il m’est arrivé une fois, à partir d’un projet de communication sur les viandes et la sécurité alimentaire, de tomber sur des archives de 1945 projetant la construction d’un abattoir frigorifique à Tiaret qui ne fut bâti qu’en 1950. Ca m’a intéressé. J’ai alors préparé une maquette de cet abattoir moderne avec un architecte en fonction des plans dont je disposais et j’ai développé toute une étude sur la question : pourquoi un abattoir frigorifique à Tiaret ?
« Le fait est qu’il est à 2 heures de route  du port de Mostaganem. A 2 heures du Sud et de la steppe. C’est le grenier des français. Le lieu de rencontre de tous les transhumants qui s’y rassemblent au printemps. Donc une région agro-pastorale. Ils ont donc conçu une chaine. Années 40, ils exportaient les ovins sur pieds en France par bateaux. Mais la bête arrivant là bas était fatiguée, surmenée par le voyage avec perte de poids. On sait que pour l’abattage de bêtes surmenées, leur viande est impropre à la consommation ; elle est saisie. Ils ont donc construit un pôle à Tiaret, avec un aérodrome et des structures de froid qui dépassaient les structures de froid de l’Europe de l’époque…
« Mais le hic : il n’a jamais ouvert…Le journal « Echos de Tiaret » a crié au scandale. J’ai même retrouvé les lettres du sénateur de Tiaret au Gouverneur général sollicitant l’ouverture de cet édifice. Et c’est un sujet toujours d’actualité. Dans les années 80, à l’époque de Chadli, on a dissous toutes les structures de froid. Or on ne cesse de dire que la conservation par le froid c’est l’avenir…En fait ce sont les maquignons de Marseille qui n’étaient pas d’accord avec la construction de cet abattoir moderne qui allait casser les prix. C’était un rapport de force, et il n’a jamais ouvert…
« Aujourd’hui cet édifice se trouve encastré dans la ville. La ville a grandie. Mais ces dernières années le ministre de l’agriculture projette de construire des complexes de ce type, de reprendre le projet…. 
« De cette étude, j’ai rédigé un écrit d’une dizaine de pages que j’ai communiqué  au 1er Salon international de la santé animale d’Alger en 2001, qui a créé un gros débat avec les spécialistes du froid de Bab Ezzouar…
« A la s suite à cette communication où j’ai voulu raconter une partie d’une histoire pas très connue, nous avons décidé mon père et moi de construire un ouvrage sur Roland Miette, un technicien de l’agriculture qui était pour la cause algérienne. Disposant de ses archives, je compte traiter de son profil en tant que technicien agricole et ce qu’il développait à l’époque ; mon père, lui, traitera de l’aspect politique »

Le Dr. Belkhodja en compagnie d’un berger de Beni Soltane, daïra de Nachrafa.(Photo Abderrahmane Djelfaoui)


PROSPECTION MEMORIELLE ET RESISTANCE

Avant d’aller plus à fond dans cet entretien, une idée surgit en moi, dépassant le strict cadre de cette expérience. C’est que le travail du Dr Khadidja Belkhodja, les travaux de Amar Belkhodja aujourd’hui au nombre d’une trentaine, m’en rappellent d’autres, devenus peut être déjà classiques chez nous, même si les uns et les autres n’ont ni la même importance, ni la même écriture ni a fortiori le même ton ; je veux dire : chacun ayant son propre la de mesure, ses images et les sons de sa métrique…. Parmi eux les livres de Mouloud Feraoun, son Journal. Les études de Mostefa Lacheraf et surtout la dernière d’entre elles : Des noms et des lieux. D’autres …Le grand lien pour moi entre ces précieux travaux est comme dans l’intuition d’une nécessaire germination d’une culture plurielle, interpellatrice et vivante malgré les crues de poussières et leurs miasmes qui malheureusement ont tant pris le dessus dans notre Maison Algérie.

Le Dr Kadidja Belkhodja rebondit sur cet aspect des choses et développe :
« En fait, pour ce qui me concerne, ce ne sont pas particulièrement des lectures qui m’ont embrayées sur ce projet de livre. J’ai commencé a Tiaret il ya quelques années par reconstituer le parcours de personnes intègres, compétentes, ayant un profond amour du pays, parce que ces personnalités, artistes ou fonctionnaires, après leur mise en retraite avaient quasiment été oubliées par la société… Je réalisais cela conjointement avec les proches de ces personnalités sans les avertir… Jusqu’au jour de la rencontre en salle où le public, nombreux, était convié ; jour coïncidant généralement avec leur date anniversaire…
« Je montais l’évènement dans une salle de la ville qui était presque toujours bondée. Le parterre et les premières rangées composés par les amis et les proches de la personnalité fêtée. C’était une incursion dans la mémoire de gens humbles, mais un événement en salle pour une reconnaissance publique de la personne, pour la reconnaissance de leur parcours qui fasse aussi trait d’union avec la génération d’aujourd’hui. Mais aussi un parcours qu’on essaie de retracer de façon artistique et agréable.
« C’était comme des spectacles de joie, de belles émotions, d’une culture partagée. En fait une thérapie de la mémoire. Notre mémoire. 
« Ainsi d’un fonctionnaire modèle doublé d'un  musicien et d'un comédien, monsieur Meghraoui Mohamed né en 1927, qui avait fait parti du fawj El Manar des scouts musulmans algériens en 1943 avant de devenir un chef scout…  Il fut de 1945 à 1958 le compagnon du chahid Ali Maachi, son accordéoniste et musicien dans la  troupe Safir Tareb. De 1945 à 1962 il travailla comme opérateur dans l’une des deux salles de cinéma de Tiaret. En 1958, ce militant intègre est arrêté et torturé par les autorités coloniales. Après l'indépendance, intègre et dévoué,  il a longtemps occupé le poste de secrétaire  général de la commune de Tiaret. Major de sa promotion pendant tous les stages liés à sa fonction il a été un fonctionnaire modèle. On commémorait dans la joie et la liesse son itinéraire alors qu’il avait 85ans. Lui était ému et heureux de cette reconnaissance.

« On a de la même manière rendu hommage à des personnes assassinées, ce qui n’est pas du tout facile… Une fois en allant au cimetière, alors qu’un grand monde entourait une tombe d’une personne assassinée durant la décennie rouge, une femme, la mère du disparu m’a dit : Ca fait 20 ans… Et ce n’est qu’aujourd’hui que je fais le deuil de mon fils, 20 ans après…Elle disait cela parce qu’à l’époque de l’enterrement, cela avait été fait trop rapidement, avec juste la présence de quelques militaires dans le cimetière…Elle n’avait pas pu faire le deuil de son fils…

« Avec certaines femmes du mouvement associatif d’Alger, dont Madame Chitour Fadela –qui m’a beaucoup sollicitée- on a projeté de faire le même travail au profit de moudjahidate dont on a commencé de faire des enregistrements, des moudjahidate qu’on méconnait, qui ont pris de l’âge… Mais avec la distance entre Alger et Tiaret, ce n’est pas encore évident…
« En tout cas ces manifestations fait boule de neige à Tiaret et sont en train de devenir une tradition.».

Maghraoui Mohamed lors de la manifestation mémoire en son honneur (photo de la collection Belkhodja)


Pour clore cet entretien, nous avons demandé au Dr Belkhodja son sentiment sur le monde de l’écriture et surtout celui de l’édition dans lequel elle fait ses premiers pas…
« Dans ce domaine j’ai profité de l’expérience de mon père. D’ailleurs L’Arpenteur de la Mémoire avait été  donné d’abord à une autre éditrice. Le lisant elle m’a demandée de revoir un passage parce le publier de cette manière c’était trop fort…J’ai consulté d’autres amis qui ont vécu le type de tragédie dont il était question dans l’écrit, ils ont trouvé que le texte reflétait la vérité. Belkhodja Amar m’a dit : on ne change rien…. On a décidé alors de donner le manuscrit à un autre éditeur. Mais cela a pris du temps, beaucoup de temps pour paraître. J’ai donc senti que l’édition n’est pas du tout une affaire facile. Mais également la distribution et la diffusion du livre. L’auteur est même obligé de mettre la main à la pâte…Ce qui ne me dérange pas. Ce que je fais… »

Le Dr. Khadidja Belkhodja dédicaçant son livre
à la Librairie générale d’El Biar le 5 decembre 2015 (photo Abderrahmane Djelfaoui)




Entretien réalisé par Abderrahmane Djelfaoui

jeudi 3 décembre 2015

La mouette rouge




à quoi sert la poésie
sinon à la mouette solitaire
sur terrasse herbeuse
ensoleillée de vent
là où couve
à l'envol mois des fous
un avenir de plumes au ciel


(extrait de "ô ville de cent lieues, ville noire" - Alger - 2008)