lundi 21 juillet 2014

Qu’est-ce que la poésie ?*



Elle dont s’envole l’oiseau.
Elle dont on entend battre les ailes, couler l’air et
Le ciel faire sillage au lointain du silence…



*

Quand on pose la question, je ne sais pourquoi, je reviens souvent au long poème : « Jamais seul », d’Anna Gréki…



On n’invente jamais seul
Rien au monde n’est à moi
Que tu ne m’aies raconté
Par une façon de voir
Les choses comme elles sont
Par une façon de dire
Le mot juste au moment bon


On n’invente jamais seul
Tu me vois à ta mesure
Je te veux fort par orgueil
Par amour serait plus juste
En vérité je te veux
Simplement à mes côtés
Dans le meilleur dans le pire


On n’invente jamais seul
Pas plus les désirs
Empoisonneurs – énervante
Rivière de thé tiède -
Que cette velléité
Sournoise comme un rongeur
Repu d’horizons larvés


On n’invente jamais seul
Pas plus la marche en plein ciel
Quand nous sommes corps à corps
Avec les monts qui ploient
Sous le poids de notre science
Bonne à faire ressurgir
Des forêts dans le Hoggar


On n’invente jamais seul
Ni les villes ancrées sur
Les roches pétrolifères
De l’Atlantique ni
Les planètes lancées de
Mains d’homme de main de maître
Au beau milieu des étoiles


On n’invente jamais seul
Ni le moyen d’être uni
Sans s’entendre et sans se voir
A longueur d’année de temps
Ni le moyen d’être libre
Avec la joie jaillissant
De nos richesses conquises


On n’invente jamais seul
Et sur les jalons blessés
De notre si simple histoire
Chargée de plus d’avenir
Que de moissons sur la mer
Il y a depuis la boue
Des rêves entrelacés
D’inconnus qui nous ressemblent


On n’invente jamais seul
La patience la confiance
Nous tenons leurs fruits en main
Grâce à des millions d’amis
Qui furent patients confiants
Longtemps avant nous pour nous





Anna Greki
« Algérie capitale Alger »
Préface de Mostefa Lecheraf
In « J’exige la parole », PJ Oswald
Société Nationale d’Edition et de Diffusion – Tunis [1963]








*

De la poésie que dire vraiment?…


Dicte-t-on au poète se taire
Que tous les djinns grattent
Tessons mots en cendre

Tant il est des figuiers dans la ville
Qui ne promènent plus verdure
La pollution couchant leurs feuilles


Quant aux hauts eucalyptus
Ils sirotent calmes aux banlieues
Me souvenant que grand-mère était belle

Arbres que nos yeux ont pleurés
Résine des temps
Sève de bois mort


*




La poésie est-elle une voix ?..

En elle passent les années
Neuves à zéro
Comme ont passé craquelures
De passerelles de bois
Les anciens bateaux




*

مَــــــنْ فَــتَـحَ  كِـتَـــــابَــةُ  الصَــمْـتِ

لا إِسْــمَ لَهُ  

وَ لا وَجْه

إلا عُــيونِــهِ في قَــلْــبِــهِ



*


La poésie est-elle une voie ?...

l’artiste ouvre sa colère aux lectures passionnelles
de ses semblables

il est celui qui panifie cette colère

la transforme désir croustillant et viril
pour mordre la bêtise aux fesses,
l’imposture à la gorge


*





Du fond altier des siècles….


Djelâl-Eddine Roûmi écrivait en persan en ses Odes mystiques :

          Dés l’instant où tu vins dans le monde de l’existence,
          Une échelle fut placée devant toi pour te permettre de t’enfuir

la fuite d’entre nos murs reste d’une dramatique actualité…
brûlante fleur sans tige ni pollen…

pourtant la découverte de magnifiques jardins
suspendus en cette existence humaine si brève
demeure une musique aussi divine que celle qui enchante
les derviches du sama’

jardins mozartiens
jardins de la danse du karma…


*




Lumière –
O mes yeux
D’infinie gratitude
Au monde

Tu es nid sans paille
Feu d’eau
Perpétuelle danse d’initiation
Sans maître

Une herbe au ciel couché

Un soupçon d’oubli
En onde d’éternité

Aérienne dune
Au cœur de la mémoire

Que serions-nous
Sans toi sinon l’écume d’ombre
De nous-mêmes

O tapisserie aiguillée de pins

Morsure sans bruit de froidure

Inquiète portance d’oiseau
Et pépiement de son silence

Toi qui vagabonde par les nuages
Etanchant les sources de pluie

Le jasmin que tu annonces
Te prononce



*

Poèsie


Quel oiseau en vol douterait
Du battement des ses ailes
Et quelle baleine de son petit

Tout oiseau poursuit un sillage
Et tout cétacé le plongeon de son souffle

Dont les écailles seules
Savent se faire l’écho

  

·         Les quelques « réponses » toutes aussi provisoires que durables apportées ici sont extraites de mes recueils : « Mona Monaurore, la septaine d’amour », « ô ville de cent lieux, ville noire », « Nedjai à Nedjai, une odyssée » et « la mer vineuse (disait l’aveugle) ». Il en est bien sûr d’autres encore mais que la steppe tient à dorloter au petit vent de ses songes…


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