mercredi 18 janvier 2017

Charles-Henri Favrod témoigne de son engagement aux cotés des Algériens

Charles-Henri Favrod vient de décéder à Morges (Suisse) à l’âge de 89 ans. Né dans un milieu d’humbles vignerons protestants, il avait sa vie durant parcouru le monde en qualité de journaliste, d’éditeur (avec Georges Simenon) et d’écrivain prêtant très tôt une attention soutenue et solidaire à l’Afrique, aux pays arabes, à l’Asie, l’Indochine et aux graves problèmes de décolonisation. On trouvera ici, de très larges extraits de ses entretiens avec le journaliste suisse Patrick Ferla qui en fit un bel ouvrage intitulé : « La mémoire du regard, Charles-Henri Favrod. Le grand reportage, la, guerre d’Algérie, la photographie » paru aux éditions Favre, de Lausanne en 1997.


(Abderrahmane Djelfaoui)




Rencontre avec le mystérieux Serge Michel


… Je me suis rendu en Algérie pour la première fois en 1952 et j’avais alors pris conscience du problème qui se posait. J’étais cependant loin d’imaginer que, deux ans plus tard, à la Toussaint, commencerait quelque chose que l’on n’appelait pas guerre mais dont on finit bientôt par découvrir que c’en était une. Jusque là, je m’étais engagé résolument en Afrique noire. Mais la fin de 1955,  des français sont venus me dire leur étonnement que je ne sois pas davantage intéressé par des contacts avec des Algériens. Ils tentaient, à Lausanne, de sensibiliser l’opinion publique peu concernée alors par l’Algérie. C’est grâce à eux que je pu, en janvier 1956, visiter les bidonvilles de Nanterre. Le photographe Yvan Dalin m’accompagna. Nous découvrîmes que ces bidonvilles ressemblaient en tous points à ceux de l’Afrique du nord : les gens, entassés, y vivaient dans des conditions de précarité effroyable et étaient entièrement contrôlés par le FLN. Je compris alors qu’en métropole, la Fédération de France du FLN se trouvait à Nanterre comme un poisson dans l’eau.  Après cette première prise de température, les deux français que j’avais rencontrés à Lausanne me contactèrent régulièrement. L’un se faisait appeler Serge Michel, mais aussi le docteur Xavier. Petit, volubile, mystérieux, jusqu’au début de 1955 secrétaire de rédaction de Ferhat Abbas à Alger, il était toujours flanqué d’un séminariste en rupture d’église, Jacques Berthelet […]

Serge Michel (de son vrai nom Lucien Douchet)

Frantz Fanon et Lakhdar Ben Tobbal ...

En 1957, tous les politiques algériens, à l’exception des responsables de maquis, durent quitter leur pays pour se refugier au Maroc ou en Tunisie. Je les ai alors tous rencontrés.[…] Je me souviens, à Tunis, d’un moment pittoresque : J’avais souhaité voir Lakhdar Ben Tobbal, qu’on m’avait présenté comme un vrai chef de guerre, courageux et important. Ayant obtenu le feu vert, je fus très surpris lorsque, poussant la porte qu’on m’avait indiqué, je vis un… Noir assis derrière un bureau.
Ce dernier me dit : « Traitez-moi tout de suite de sale nègre ! » Je me suis fâché : « Si j’ai l’air étonné, c’est parce que vous n’êtes pas Ben Tobbal avec qui j’ai rendez vous et non pas parce que vous êtes noir ». C’était Frantz Fanon. Je rencontrais Ben Tobbal immédiatement après, sidéré de découvrir une figure typique des maquis algériens, petit paysan des djebels, mais possédant en livre de poche tous les écrits de De Gaulle. 

Lakhdar Ben Tobbal

Frantz fanon

Par la suite, il m’a été donné de voir régulièrement, à Tunis comme au Caire, des personnages lui ressemblant. C’était des gens frustes, rustiques, courageux, rigoureux qui ne laissaient en rien présager ce qu’allait devenir, hélas, le FLN, une fois au pouvoir […]
Je rencontrais régulièrement Farhat Abbas, Belkacem Krim, Lakhdar Ben Tobbal, Omar Ouamrane, Benyoucef Ben Khedda, enfin tous ceux qui ont illustré cette période. A Alger, je me rendais bien compte que Paris ne contrôlait plus rien et que l’éclatement menaçait.

Charles-Henri Favrod discutant avec Ferhat Abbas, Président du GPRA
(photo Marc Riboud, 1961)

Révolution ou Rébellion ?...

En tant que journaliste, j’étais dépositaire de secrets que je ne pouvais pas révéler. A mes yeux, la possibilité d’un dialogue était plus importante qu’un scoop. Je me mis à écrire un livre, La Révolution Algérienne, qui m’avait été demandé par Charles Orengo, Directeur aux éditions Plon et, à ce titre, éditeur du Général de Gaulle. Il venait de lancer une collection appelée Tribune libre,  qu’il avait notamment ouverte à la véhémence de Michel Debré. Orengo ne voulait pas tirer mon livre La Révolution Algérienne l’estimant inimaginable. Le seul titre possible, me disait-il est La Rébellion Algérienne. Je m’y opposais fermement arguant du fait que la seule façon de faire prendre conscience de l’enjeu de cette guerre était de parler, dans le titre, de Révolution. Je pensais aussi qu’en cas de gros problèmes avec Plon, Le Seuil – qui avait déjà publié un de mes livres, Le poids de l’Afrique – sortirait l’ouvrage. Mais je savais que le retentissement serait plus grand chez Plon, car le ton de mon livre tranchait radicalement avec Le Courrier de la Colère écrit par Debré. Orengo interrogea le général De Gaulle. Celui-ci leva les épaules et dit : « Pourquoi pas la révolution algérienne» ? Le livre paru enfin en 1959 et déchaina les passions. Dont celle de Maurice Clavel qui s’indigna qu’un suisse osa intervenir dans un problème franco-français […]


« L’ami Dahleb ».

Tout de suite après la parution du livre, un homme dont j’estimais la loyauté, Pierre Racine –Chef de cabinet de Michel Debré  alors Premier Ministre- me sollicita à mon grand étonnement. Il est faux, me dit-il, de penser que personne ne veut discuter au Cabinet du Premier Ministre. Après avoir parlé longuement parlé avec lui, j’acceptais de rencontrer des Algériens, mais exigeais un engagement écrit de sa part. Il me le donna. C’était d’autant plus surprenant qu’à cette époque personne ne voulait prendre le risque d’une accréditation. Je pris aussitôt contact avec Saad Dahlab, Responsable des Affaires extérieures du Gouvernement Provisoire Algérien (GPRA), qui soignait alors un début de tuberculose à Montana (station touristique à 1500 mètres d’altitude dans les Alpes suisses). En 1957, il était l’un des cinq responsables du Comité de Coordination et d’Exécution, le CEE, qui avait mené la Bataille d’Alger. Caché dans le faux plafond d’une blanchisserie, il subissait l’humidité chaude du jour et celle, froide, de la nuit. Lorsque les généraux Massu et Bigeard eurent l’avantage, Dahleb réussit à gagner le Maroc. Son état physique était tel qu’on le mit dans le premier avion pour la Suisse. Il s’y était vite requinqué et nous étions devenus amis. C’était un vrai combattant de l’intérieur, doté d’un robuste bon sens et dont le prestige était resté intact.

Youcef Benkedda et Saad Dahleb

Manipulations du SDCE à Melun

Parallèlement à nos discussions, Raymond Nicolet, à Genève, avait donc organisé la rencontre avec René Lalive. Celui-ci avait été séduit par Tayeb Belahrouf. Olivier Long, Haut fonctionnaire du Département politique suisse l’avait été encore davantage. Long trouvait à Belahrouf un air de diplomate qui lui conférait un aspect convenable « tout le contraire d’un fellaga », en résumé, un interlocuteur. Durant cette période de tâtonnement, je n’ai jamais rencontré Olivier Long qui manifestait la plus grand méfiance à l’égard du journaliste que j’étais […] Le Département politique n’a jamais cherché à converser avec moi et je n’ai jamais tenté d’imaginer ce que pouvait être la réalité du terrain. Il n’a jamais cherché à savoir ce que je n’écrivais pas. […]
En 1960, j’itinérais entre l’Afrique du nord et l’Afrique noire. Je faisais passer certains messages. On me demanda, en particulier, d’indiquer les grandes lignes de ce qu’allais dire De Gaulle, manière d’avaliser mon rôle. Puisque j’étais informé, j’avais le contact avec Matignon et l’Elysée. Je dus même commenter un propos, expliquer un texte à double sens. L’énigme était en effet encore de règle. Mais j’ai très vite été échaudé, parce qu’en juin 1960 il y a eu Melun (premières pseudo négociations avant Evian) dans des conditions très singulières. J’étais sur quant à moi, que les Algériens allaient accepter l’invitation. Il y avait à Paris beaucoup de gens pour penser le contraire. De Gaulle avait fait son offre de « la paix des braves » et Boumendjel et Benyahya étaient arrivés alors qu’on ne les attendait pas. Et pour cause ! Au même moment, le SDECE, en particulier le colonel Mathon avait organisé la venue à Paris de représentants de la wilaya 4 (Alger). Tandis qu’on enfermait les représentants du GPRA à la Préfecture de Melun, De Gaulle recevait, en grand uniforme, dans son bureau de l’Elysée, Si Salah et ses compagnons. Pour empêcher toute négociation avec les délégués du GPRA, Mathon leur signifia que la dépêche de l’AFP (Agence France Presse) avait été mal orthographiée à Tunis : ce n’est pas « la fin des combats, la destination des armes, le sort des combattants » dont on devait parler mais, selon le texte officiel : « la fin des combats : la destination des armes, le sort des combattants. » Non pas une virgule qui ouvre le champ de discussion, mais deux point qui la limitent la ferment. Le génie de langue française a des ressources infinies. Toujours est-il  qu’une grande occasion était perdue, d’autant plus que Si Salah n’était pas rentré à Alger, qu’il fut désavoué et exécuté. Quand j’ai dit plus tard à Bernard Tricot , proche collaborateur du Général à l’ Elysée, qu’un des compagnons taciturnes de la délégation des combattants avait tout révélé, il n’a pas voulu me croire. Aussitôt après, le FLN riposta violemment, s’attaquant à des baigneurs du Chenoua. Le Premier Ministre français, Michel Debré, qui avait fait confiance au colonel Mathon, réagit violemment : il retira son passeport à la femme de Boumendjel qui, dés lors, ne put plus le rejoindre en Suisse. Une méfiance énorme s’installa. Les Algériens s’enfermèrent dans le silence. Boumendjel me tourna le dos, d’autant plus que j’obtins assez vite des Français la restitution du passeport. Je m’obstinais, en même temps que je me sentais en porte-à-faux. 


Information ou secret des négociations ?...

Evidemment, à Berne, on ne souhaitait pas du tout, au Département politique que j’entretienne avec les Algériens des contacts qui pourraient aboutir une négociation directe entre eux et les Français. Je persistais à penser que ce face à face devait avoir lieu en Suisse. Bien que je fusse l’ami de Raymond Nicolet, je me méfiais un peu de son optimisme et de la vision folklorique de l’Algérie. A l’entendre, il suffisait d’un tapis vert et d’une rencontre entre les négociateurs sous l’égide de la Confédération helvétique pour que tout fut réglé.[…]
Aux yeux de Dahleb, la négociation devait être secrète et les pourparlers révélés que lorsque seraient constitués des dossiers communs, établis sur la base d’une exploration méticuleuse des divergences et un rapprochement des points de vue. Dahlab estimait nécessaire de décanter tout le contentieux afin d’éviter l’intervention de l’OAS. Or, tandis qu’il me faisait part de ses inquiétudes, je voyais, de mon coté, s’accélérer la stratégie de Berne. Elle tenait en un seul point : « annoncer des pourparlers pour que l’affaire se règle ». […]
Je ne me laissais pas démonter, je n’avais qu’un seul but : organiser une rencontre préliminaire entre un représentant dûment mandaté par le Gouvernement français et Dahlab. Cette rencontre eut finalement lieu, à Genève, le 8 février 1961, à l’Hôtel d’Angleterre. La France y avait mandaté le responsable des affaires juridiques du Quai d’Orsay, Claude Chayet. Ce personnage n’était pas inconnu pour les Algériens qui le croisaient, dans les couloirs des Nations Unies, à New York. De surcroit, Chayet pouvait, à cette époque, venir à Genève sans pour autant attirer l’attention. A Paris, en effet, les journalistes épiaient les faits et gestes de tout éventuel plénipotentiaire. [… ]

Claude Chayet

Chayet a immédiatement établi un rapport très favorable au Premier Ministre. Debré marquait effectivement un point : pour la première fois, il avait un contact sérieux. Je persiste donc à croire que cette rencontre de Genève a accéléré le processus. C’est à ce moment là que Louis Joxe à dit : « Il faut absolument que tout passe par moi et par l’Elysée ». De Gaulle a alors décidé : « Bon, allons, puisque les suisses le veulent. On ne va rien rédiger, mais envoyer Pompidou, parce que c’est ma signature ». C’est ainsi qu’eurent lieu les rencontres de Neuchâtel et de Lucerne. Je me suis alors retiré tout à fait. Des Algériens s’empressèrent en effet de révéler la rencontre de Genève afin de torpiller des contacts secrets. Ils y parvinrent tant et si bien qu’il fallut les renouer après l’échec du premier Evian, bien trop mal préparé pour réussir (20 mai – 13 juin 1961). Précisons que ces Algériens étaient de ceux qui n’attendaient qu’une chose de la Suisse : que notre pays fasse une annonce officielle, internationalisant du même coup le conflit et ce sans que, de part et d’autre, on ait pris le temps de la moindre réflexion politique. A peine faite, cette annonce publique entraina l’assassinat, par l’OAS, de Camille Blanc le maire d’Evian. Des mesures furent alors prises pour protéger Georges-André Chevallaz  syndic de Lausanne, qu’on estimait menacé. Et comme pour rajouter à la confusion, la France exigea soudain que le Mouvement National Algérien (MNA) de Messali Hadj participa aux pourparlers, en sachant pertinemment que le FLN refuserait. Bref, on tergiversa et quand s’ouvrit enfin la première conférence d’Evian, l’Algérie était à feu et à sang. L’OAS se déchainait frappant partout impunément. On n’a aucune idée de ce que furent l’année 1961 et les premiers mois de 1962, en Algérie. La loi française d’amnistie a tout oblitéré…. Pas un mot sur les assassinats en chaine : un  jour, on liquidait les petits cireurs ; le lendemain, les femmes de ménage qui allaient à leur travail et ainsi de suite avec les vendeurs aveugles de billets de loterie nationale, les préparateurs en pharmacie, les instituteurs, les universitaires. C’est ainsi que fut tué mon ami écrivain Mouloud Feraoun et tant d’autres avec lui. La rue livrée à l’OAS et tous ceux qui avaient prévu ce massacre, en particulier au Cabinet du Premier Ministre, étaient plus que jamais partisans d’une négociation secrète ne devant être révélée qu’une fois menée à bien.
Le communiqué annonçant les bons offices de la Suisse avait servi de détonateur : la première conférence d’Evian fut donc aussitôt un échec. Dahleb resta en arrière garde pour ménager une nouvelle négociation secrète qu’il conduisait avec succès. Sa méthode triomphait. Mais, en même temps, le paradoxe veut que les contacts n’eurent plus lieu en Suisse mais en France ! Tout fut finalement parachevé aux Rousses, dans un chalet appartenant aux travaux publics. Et puisqu’il fallait bien prendre en compte les bons offices de la confédération, la seconde conférence d’Evian eut lieu pour la forme, les Algériens logeant au Signal-de-Bougy […]
Mars 1962, la Délégation Algérienne aux négociations d’Evian dirigée par Krim Belkacem (on reconnait à sa droite Benyehya, Dahleb et Boulahrouf. A gauche : Ben Tobball avec son cartable et derrière lui M’hamed Yazid ; à l’extrême gauche Mostefai))


Camille Blanc, Maire d’Evian et ancien résistant au nazisme est assassiné
le 30 mars 1961 par l’OAS

En 1962, sitôt les accords d’Evian signés, De Gaulle voulait que  Ben Bella et les autres leaders détenus prissent aussitôt un avion pour Rabat. Mais Ben Bella entendait rejoindre aussitôt les négociateurs au Signal-de-Bougy où il manifesta sa première colère : à l’entendre, il y eut fallu mener les choses autrement. Mais je n’ai jamais pu lui faire reconnaitre qu’il était partisan de la politique du pire, rallié à ceux qui , au sommet de Tripoli, se félicitaient que l’annonce publique des négociations provoqua la réaction en chaine de l’OAS et rendit désormais impossible la négociation.  C’était tout de suite après l’échec du premier Evian. La Libye avait fermée ses frontières et aucun journaliste ne pouvait arriver de Tunis. J’avais un visa pour l’Egypte et, à Rome, je pris un avion pour Tripoli. Personne ne s’opposa à mon arrivée et je parvins à l’hôtel Méhari où siégeait le Conseil National de la Révolution Algérienne. Stupeur dans la salle, stupeur et embarras puisque je n’aurais pas du être là. Il n’était pas difficile de sentir que la tension était extrême et que les militaires des frontières imposaient déjà leur loi. Toutes les conditions du prochain affrontement étaient réunies. Boumedienne avait déjà toutes les cartes en main. […]

De retour de Tripoli, Charles Henri Favrod témoigne et commente en journaliste à la télévision suisse


*extraits des entretiens de Charles - Henri Favrod avec le journaliste suisse Patrick Ferla : « La mémoire du regard, Charles-Henri Favrod. Le grand reportage, la, guerre d’Algérie, la photographie » paru aux éditions Favre, de Lausanne en 1997.

dimanche 15 janvier 2017

Vents de Dakhla


Couverture des actes « Poétes des déserts »
Rencontre qui eut lieu du 27 dec. 2003 au 2 janvier 2004
à Adrar et Timimoun
Avec la participation de 36 poétesses et poètes
de 11 nationalités du monde, en 5 langues
(Peinture de Hacène Amaraoui)

Ouvrage édité par Fondation Déserts du Monde, Alger, 2006







Calligraphie de Rédha Khouane


une pleine lune d’encens
lève son crane rasé

derrière et devant la solitaire
il n’y a que Sahara d’yeux et silence

sous les étoiles je me repose
telle une pierre vie des dieux
  

* 

le soleil lève son jour à l’est
                ombre de longue mémoire
où seules les mouches
savent encore faire
différence entre les sables et le remord 


*


au matin des petites dunes
je vais cherchant trace des jeux
d’un bestiaire invisible
au désert nuitamment arrosé
de subtiles mémoires


*


 si un vieux chat blanc
                                     vient midi au camp
           chercher un mirage d’ombre
                                     graciez lui le museau
        de tous les brûlis d’horizon



                                                      *
  
sous immensité brûlée
brûlante des vents
un troupeau de noirs moutons
va bêlant
son unique pâtre maigre
absent



*

     jour pas comme les autres
                                                              jeudi dans le désert
  allume une douce aurore
                       en peignant de rêve ses petits nuages
         - il laisse vrombir les mouches
                                                             comme avant



*


au 46ème de canicule
passe le songe d’une pluie fine diaprée
lux d’aveuglement



A LA HUNE DE NOS MEMOIRES



cette tente en attente
qui sous petit vent entend
doucement crisser ses coins
rappelle d’enfance les jeux babil de songe

cette tente en entente des vents
a maintenant sculpté à ses câbles
des camps une nostalgie désuète
mais sereine de grands parents

une tente des errances
toute aise de ses tapis empreints
des rencontres frileuses l’hiver
suaves de printemps

elle m’égrène de quelques solitudes
tous les contes balancés
à ses vieux mats de jonc
cueillis une nuit d’Afrique

car elle seule sait encore gonfler ses toiles
paroles du soir aux vieillards
qui de leurs yeux et de leurs mains
ont béni le sable où elle se tient

tente en attente de sa meilleure part
d’amour sait de génération
en génération toujours mûrir tendresse
aux joues rieuses des enfants





Dakhla nights sont noires de millions d’étoiles
les scorpions n’y ont d’autres pinces que les lunes
mais l’innombrable des étoiles en perd au moins une :
celle qui vient juste de filer le ciel
d’une seconde de plus d’éphémère


*


les poètes des espaces d’antan sont morts
leurs yeux jusqu’aux sourcils ensablés
mais au plus profond de nous vibre un souvenir
de leurs veines généreuses et tannées



*


ici l’ombre sourd de derrière
les espaces d’yeux
vent d’acacia
et lointaines senteurs
au silence
de la brûlure même
du bêlement de brebis brunes

…………………………………………………………………………………………………………



 *Ces poèmes ont été publiés dans le premier numéro de la revue « 12x2 Poésie contemporaine des deux rives », Alger, Mars 2003 (éditée par la Fondation Mahfoudh Boucebci) ; dans « Le Livre des Déserts », Sous la direction de Bruno Doucey, Ed. Robert Laffont, coll. Bouquins, Paris, 2005 ; enfin dans « Poètes des déserts »,,, Alger, 2006.


© Abderrahmane Djelfaoui (2002)







mardi 10 janvier 2017

« Algérie », a été peint par Issiakhem en France en 1960 à l’âge de 30 ans….

« Algérie » (photo Abderrahmane Djelfaoui)

Dimanche 8 janvier 2017, à 16 heures 30, dans une salle haute au Musée Public National des Beaux Arts d’Alger, a lieu la cérémonie de remise officielle de l’œuvre de M’Hamed Issiakhem (« Algérie », sous verre) rapatriée de France.
L’assistance composée d’hommes et de femmes de culture s’étonne, murmure, émet nombre de remarques de détails (tant ce tableau semble inconnu) quand quelques uns se demandent sur quel support a été réalisée cette peinture et si c’est un « un collage ? »…
Les journalistes eux écrivent et photographient avec leurs smartphones ; les équipent télé  filment…
Au premier rang des invités : M.Azzedine Mihoubi, Ministre de la culture ; mesdames Chantal Janson-Jabeur et Anissa Bouayed, respectivement Présidente et Vice Présidente de l’association « Art et mémoire au Maghreb », venues de France avec le tableau de la donation Jacques Arnault ;  également Benamar Mediene l’ami et historiographe de M’hamed Issiakhem et de Kateb Yacine ainsi que Madame Dalila Orfali la Directrice du Musée.


UNE TOILE ET DES MARQUEURS DE L’HISTOIRE…..

« à Jacques Arnault », signé par M. Issiakhem (photo Abderrahmane Djelfaoui)

En 1960, Jacques Arnault et M’Hamed Issiakhem ont pratiquement le même âge, 32 ans, lorsqu’ils se rencontrent à Paris et se lient d’amitié.
« J’ai connu M’hamed Issiakhem (témoignait Jacques Arnault Le 19 mars 2007) en France, quand il était dessinateur. Ce tableau représente une femme et ses deux enfants. Le père n’est pas présent parce qu’il est parti en guerre, le peintre le peint d’une main, parce qu’il a perdu son bras à l’âge de 15 ans dans l’explosion d’une grenade… Il y a un morceau de journal sur le coté, où il y a écrit un article sur la guerre d’Algérie… » A  signaler justement qu’à cette période le père et le frère de M’hamed Issiakhem sont combattants au maquis.

En pleine guerre d’Algérie Jacques Arnault, qui avait subi les affres des camps de concentration nazis et  était militant politique du PC  publiait aux « Editions sociales » en 1958 un livre politique fort intitulé « Le procès du colonialisme » ;  un livre que possédait feu mon père et qui allait passer de sa bibliothèque à la mienne….
Le tableau exposé au Musée Public National des Beau Arts

Madame Anissa Bouayad, Vice présidente de l’association « Art et mémoire au Maghreb », sise à Ivry sur Seine, qui accompagne le tableau de Paris à Alger, souligne et commente  l’essence du tableau « Algérie ».
Madame Anissa Bouayad lors de son intervention
au nom de « Art et mémoire au Maghreb »
(photo Abderrahmane Djelfaoui)

« Par des moyens esthétiques, dit-elle,  qui allient solide composition classique et matériaux contemporains vulnérables comme les coupures de journaux, l’artiste nous fait ressentir par ses tensions extrêmes qu’au-delà de la souffrance indicible se manifeste la volonté de résistance de tout un peuple incarné ici dans cette femme et dans son enfant qu’elle protège de sa main. […] Seuls quelques signes incrustés servent de marqueurs et de datation. Un article sur le Manifeste des 121 (octobre 1960), le mot ‘mourir’, le titre ‘l’humanité’ détourné ici, pour signifier au-delà du titre ce qui est en jeu.
« Autre marqueur, qui est plus qu’un détail, au centre géométrique du tableau, ce petit galon de tissu collé reprend les couleurs du drapeau algérien, sans emphase, sans insistance mais il est là, pour être vu à cette place centrale »

« LA GRACE DU DON » 


Revenant enfin sur l’acte du donateur, elle commente que « ‘La grâce du don’ signifiait pour Jacques Arnault, vouloir sortir de l’échange marchand agressif et inégal qui fonde notre système socio économique actuel et son cortège d’injustices dans tous les domaines y compris la culture ! […] Car il trouve plus juste que d’autres, plus nombreux et plus concernés, profitent à leur tour de l’objet aimé dont il se sépare».
Madame Bouayad poursuit et précise que Jacques Arnault, au moment de sa rencontre avec Issiakhem, est rédacteur en chef de la revue « La nouvelle critique » et qu’il « prépara un numéro spécial sur la culture algérienne  en pleine guerre coloniale. Le numéro sorti en 1960 avec un brillant aperçu des lettres algériennes, de Kateb Yacine à Assia Djebar. Pour les arts plastiques c’est Issiakhem lui-même qui contribua à ce numéro. C’est en le préparant que les relations entre les deux hommes s’approfondirent. C’est dans cet élan créateur qu’Issiahkem offrit l’œuvre ‘Algérie’ à son ami Jacques Arnault ».



J’apprendrais d’ailleurs moi-même un peu plus tard de Djaafar Inal (ami d’Issiakhem et collectionneur de son œuvre) que Jacques Arnault était venu en Algérie juste après l’indépendance y enseigner la philosophie dans la banlieue d’Alger ; « il en profitait, dit-il, pour passer de temps à autre saluer l’équipe d’Alger républicain et donner un coup de main »…. 


 Dessin de M’hamed Issiakhem pour la Une de Alger républicain du 19 mars 1963



Benamar Mediene, professeur des universités, essayiste,
ami et biographe du peintre M’hamed Issiakhem,
expliquant dans une courte intervention lors de cette cérémonie
ce que fut l’audace de l’artiste à chaque étape de sa vie
depuis ses premiers dessins d’enfants à l’école primaire,
sa première exposition dans l’Algérie coloniale avec un autoportrait,
ses brillantes études en France
et la manière dont il s’imbiba de façon créatrice
des leçons esthétiques de maitres espagnols tels le Gréco et Goya….



M’hamed Issiakhem



M. Azzedine Mihoubi, Ministre de la culture lors de son discours de clôture
de cette cérémonie officielle de remise de l’œuvre de M’hamed Issiakhem.
Remerciements au donateur et à l’association « Art et mémoire au Maghreb » ;
reprise de l’itinéraire de l’artiste pour souligner son profond apport
à la culture artistique moderne en Algérie ;
annonce d’ouverture prochaine, après celle récente du Mamo d’Oran,
de nouveaux musées et salles d’exposition
aux artistes à travers le territoire national 
mais également la préoccupation des pouvoirs publics
à s’atteler à la mise en place d’un véritable marché de l’art dans le pays.



Abderrahmane Djelfaoui

mardi 3 janvier 2017

IMZAD de Djahida Houadef

Doyennes, peinture digitale, 2016

En septembre 2016 Djahida Houadef me demandait un texte que, me disait-elle, « je vais utiliser dans un dépliant pour un Salon International à Paris si on arrive à trouver un sponsor. »

Boostée par la jeune agence algérienne iFRIKYA ROOTS, Djahida a bellement exposé au Carré du temple à Paris.

Ici mettant en place les éléments de son expo, avant l’ouverture de la manifestation 
(photo iFRIKYA ROOTS)

Couverture du dépliant

Djahida Houadef :
poétesse des lignes et sons d’éternité

Les titres bellement évocateurs de ses expos depuis plus de  deux décennies : Casbadjiates (Algéroises), Cassassettes (Conteuses),  Chadjara» (Arbre), N’gaoussiates (Femmes ressources de son pays d’enfance), Offrande au pays du Cèdre jusqu’aux digitales d’Imzad (Femmes nuit de l’Ahaggar) montrent que féminité et nature sobre et aimante sont au cœur de la vie de Djahida Hoiuadef, jeune fille et plasticienne  mûre de l’Algérie indépendante…. Dans toutes ses communications: «les femmes sont toujours présentes dans mon vécu», dit-elle.  Depuis les pentes d’antique montagne chaouie à N’Gaouss où elle n’a cessé ni cessera de vivre enfant dans les vergers de son grand père : « animaux, verdure, arbres, fleurs étaient la couverture panoramique de cette terre.»  Un panoramique auquel il faut ajouter les intimités du ciel, les parfums de la terre, les fleurs, les papillons, les oiseaux, les petits cours d'eau et leur musique…  «  Il m’est impossible de ne pas utiliser toutes les teintes naturelles, ces tons spécifiques à l’Algérie qui est un pays de lumières. D’ailleurs, l’environnement dans toute sa diversité définit la présence Divine et lorsque l’individu se rapproche de cette biodiversité, il éprouve un apaisement. » Aussi  en lieu et place de « carrière » ou « d’itinéraire », parlons plutôt de potentiel vif, toujours aussi joyeux et rayonnant que durant sa vive enfance. Un potentiel inentamé de courage et d’espérances malgré les difficultés et avanies des conditions de création que Djahida Houadef partage avec la majorité des artistes du pays d’Algérie. « Peindre me protège du mal » est son fier sourire en écho qui nous est offert.

Abderrahmane Djelfaoui

Angles cachés, peinture digitale, 2014

Ce que nous murmure Djahida

Imzad : n’est pas seulement un nom mais  un de ces pays lointains où la lune balance sur des faux du ciel  bleu. Un de ces pays qui n’a pas totalement effacé  le bariolé de son carnaval  ancestral à la perle d’une lune de pierre ponce.
Un de ces pays d’en nous aux musiques envoutantes, dont on ne peut cependant  pas voir les instruments dans la nuit de leurs danses.  Danses de femmes, bleues et noires aux regards d’étoiles. Généreuses. Acérées. Qui captent les papillons eux-mêmes les élancer de  leur rythme et souffle réguliers au ras des dunes…
Tant (elles le savent ces gardiennes d’Imzad)  que la nuit est à l’opposé du rêve de leurs jours. Tant il n’y a d’autre chaleur que la mélopée aux doigts des longues attentes ; mélopée savante à traire le souvenir. A filer le crin pour l’amant revenant des longues traversées; ce guerrier impassible des déserts, de tous les déserts à qui on offre le plus généreux chant pour son glaive de héros…
Imzad…
Réelle ou fausse seigneurie de la vie ?  Réelle ou fausse transfiguration par l’archet de toutes les nuits au ras d’herbes sèches qui n’arrêteront peut être pas, d’ici un siècle encore, de défier les vents solaires. Herbes et femmes unies ; en simples dignités de poussière et pourtant déesses lointaines de ce monde d’errements…

Abderrahmane Djelfaoui

Imzad, peinture digitale, 2014



Chuchotements poétiques, peinture digitale, 2016

Djahida Houadef et son public, Paris (photo iFRIKYA ROOTS)