mardi 7 mars 2017

Fragilité de puissance

C’est le titre d’un poème écrit à Ain Naadja la veille d’une résidence d’écriture à l’oasis d’El Goléa-Menea que j’ai partagé avec Denis Martinez.
Denis à qui je l’ai lu à haute voix dés notre arrivée au Sahara m’a demandé de lui remettre ce texte manuscrit et tapé sur ordinateur pour en faire un numéro de l’Auto édition FENETRE SUR LE VENT.


Dans une des pages de mon cahier de voyage…


fragilité de puissance
éloignement en profondeur d’élévation
géologie du silence mouvant
continent de nos lèvres murmurées
où l’intuition frémit de ses puits secrets et millénaires
de ses mystères et grâces ensablés
de sa musique d’étoiles chaque nuit interprétée
cristallisant présent et avenir de roses de plein air

Bonté du don
Univers de simplicité

Abderrahmane Djelfaoui




De retour après une semaine illuminée de découvertes aussi magnifiques les unes que les autres et plus de 2000 km de routes, Denis s’est mis au travail dans son atelier…



Ici l’Image témoin d’une des premières étapes du travail graphique in progress à partir de la déconstruction des images que l’artiste a prises lui-même de la Fleur de pierre cristallisée. Une fleur communément appelée Rose des sables parce que la disposition de ses cristaux est tout à fait celle de pétales… Une Rose qui si elle ne fleurit que par l’absence de pluie dans les déserts n’en fleurit pas moins sous les sables par évaporation d’eaux souterraines…



Autre étape du graphisme « sur ce véritable miracle de la nature » où l’artiste cherche à « dessabler » et découvrir les vertus d’harmonie, de chance, de force, d’intelligence, de protection et de magie de la fleur








à toutes celles qui sont et font l'âme de notre monde

lundi 6 mars 2017

Mars Martyrs….

« Mars » était tout à la fois le dieu de la guerre et celui des cultures et des troupeaux chez les romains de l’antiquité, nous apprenait-on au lycée, il y a encore une cinquantaine d’années… Une lointaine époque qui fait presque « vestiges » à l’exemple des ruines de Tipaza ou de Timgad…
Mais de nos jours ce mois des mimosas et bien d’autres arbres fleuris de chez nous est devenu le mois où l’on célèbre la mémoire des martyrs, tel Larbi Ben M’hidi, bien sur, mais tous les innombrables, d’Est en Ouest, des rives de la Méditerranée aux très lointaines dunes sahariennes qui bordent l’Ahaggar…

Jeudi 2 mars donc, je sors du métro et marche à pas rapides vers la Grande poste… Au carrefour, de l’autre coté du trottoir sous l’œil bonhomme d’un policier, une élégante et jeune dame de plus de 85 ans traverse.. J‘ai l’impression d’une séquence de film « nouvelle vague » tant, svelte et sereine, cheveux d’un argent brillant et doux, heureuse, elle traverse la chaussée sous un soleil printanier… Beaucoup d’Algérois, particulièrement les riverains d’Hussein Dey et du haut Panorama connaissent bien cette silhouette discrète …

Je l’arrête à mon niveau et, elle hésite, quelques longues secondes à me reconnaitre… Je lui parle du livre… Oui : Anna, je répète… et ajoute Louisette Ighilahriz et les biscuits Bimo qu’elle lui offre à chaque fois qu’elle la visite chez elle … « AHH… Mais bien sur… » Et de rire comme une adolescente en s’excusant de sa médiocre mémoire, vu son âge…


(photo Abderrahmane Djelfaoui)

Cette dame c’est Eliett Fatma Zohra Loup née dans une ferme à Birtouta avant la deuxième guerre mondiale. Elle, qui fut la camarade d’Anna Gréki ; la compagne de cellule de Zhor Zerari, Baya Hocine, Fadela Dziria, Jaqueline Guerroudj et tant d’autres « sœurs » à Serkadji au même moment (1957-59) où étaient également emprisonnés Moufdi Zakaria, Henri Alleg, Laadi Flici et El Badji au quartier des condamnés à morts…
Elle me dit qu’elle vient d’acheter deux séries de timbres d’Algérie qu’elle me montre avec fierté et sourire… Elle insiste pour que j’en prenne un exemplaire de chaque qu’elle m’offre. « Ca me rappelle tant mon enfance », dit-elle…



Souvenir ….

Eliett Loup et Louisette Ighilahriz
lisant une poésie sur la « ville de cent lieux, ville noire »
lors d’un après midi autour d’un thé et de biscuits Bimo sur les hauteurs d’Hussein Dey en aout 2015…
(photo Abderrahmane Djelfaoui)

Samedi 4 mars : Bibliothèque principale de lecture publique au centre de la ville de Mostaganem. De son trottoir on voit comme si on était en parapente, suspendu en plein ciel,  une partie du port et la mer jusqu’à son horizon, là bas, au-delà de la baie d’Arzew où brulent les torchères des GNL… La séance publique est consacrée à mon dernier livre sur la poétesse « Anna Gréki, les mots d’amour, les mots de guerre »… Dans l’assistance chaleureuse d’artistes et d’hommes de culture, plusieurs personnes aussi qui furent des moudjahidines, des fidais, des résistants clandestins efficaces et dévoués à l’indépendance nationale. Parmi eux, assis au premier rang  aux cotés de Lila Benzaza, un membre de l’OS de l’ouest, Nacer Kouini, 91 ans qui connut de longues et terribles incarcérations dans les prisons coloniales… C’est par lui que j’eus l’honneur de recevoir mon diplôme de participation aux activités de la Bibliothèque Principale de Lecture Publique de Mostaganem…

Avec Nacer Kouini, membre de l’OS (photo Belkacem Meftah) à qui j’ai dédicacé avec plaisir
mon livre essai sur Anna Gréki, militante de la cause nationale

Un participant « atypique » de cette belle rencontre aura été un militant dont l’activité avait commencé avant les années 50 et qui me sorti d’un sac un cadre où, sous verre, était bien mis en évidence un article sur un leader incontesté de cette époque avec pour grand titre : « cette terre n’est pas à vendre ». Il insista pour me dire, lui qui avait été jusqu’au Vietnam en 3ebaya et burnouss, que nombreux sinon innombrables furent déjà les martyrs de la cause nationale avant le 1er novembre 54…

Discutant avec le vieux militant de la cause nationale El Hadi Hmida Kouka,
avec entre nous le plasticien Said Debladji (photo Belkacem Meftah)

Notre hôtesse, la Directrice de la bibliothèque me demande de remette à mon tour un diplôme d’honneur à un illustre et humble artiste de la ville de Mosta : Mostefa Abderrahmane. Je saisi l’occasion pour le présenter longuement au public en mettant l’accent sur les méthodes de « travail pauvre » de ce cinéaste qui a réalisé nombre d’excellents films documentaires sur ce qu’ont subies les populations algériennes sous la férule coloniale parmi lesquels : « Grotte de Ghar Frachich, 167 ans après les enfumades » , « Les cuves de la mort », « Ain Sefra, ciel, soleil, tortionnaires », etc… 

Jaquette du film documentaire de témoignage sur le camp de Cassaigne
réalisé par Mostefa Abderrahmane


Emu des souvenirs dramatiques de toute une vie d’enquêtes historiques et de tournages avec le concours des rescapés et des témoins d’époque : Mostefa Abderrahmane, lui qui avait sa carrière artistique en interprétant des rôles de théâtre sous la direction de feu Ould Abderrahmane Kaki…

Dimanche 5 mars au matin : dans le bureau de la Directrice de la Bibliothèque, rencontre avec Lila Benzaza, auteure. Cette brave et combative dame est issue d’une famille de résistants au long fil des décennies de l’occupation coloniale ; fille d’un militant de la cause nationale torturé de multiples fois, adolescente, elle fut fidaiya dans la guérilla urbaine à Oran ; elle est la sœur d’un militant de la Fédération de France chahid ainsi que la nièce et la cousine de plusieurs martyrs…

Lila Benzaza

« J’écris simplement sur le vécu d’hier et d’aujourd’hui et j’aurais aimé voir mes récits portés à l’écran »… Elle dit expressément ne pas écrire de romans de guerre ; elle qui a écrit et publiée plusieurs romans dont «La ferme des deux sœurs », « Zineb mère courage », « Le fils de Aichata » ou « Voyage au bout de l’enfer »… Il y a quelques jours elle reçoit la notification de sa nomination au Prix international de poésie Léopold Sedar Senghor (pour son poème « Voile de brume ») décerné à Milan et qui la nomme Ambassadrice de ce Prix de la francophonie pour l’année 2017….

Le clou de la matinée, sur le parvis de la Bibliothèque, avec une classe de lycéens venus regarder un court film sur l’histoire de l’Algérie à l’invitation du très jeune Directeur du Musée du Moudjahid de la ville aura été d’applaudir et de crier ensemble: « VIVA L’ALGERIE ! VIVA L’ALGERIE ! VIVA L’ALGERIE ! »



Abderrahmane Djelfaoui


vendredi 17 février 2017

Motos des oasis, le design des femmes de Tam

A quelques 870 kms au sud de la capitale, à El Ménea (El Goléa), on roule beaucoup en vélo et bien plus encore, les jeunes, en moto. Il n’est pas rare de voir pétarader à toute vitesse sous les hauts palmiers dattiers et entre les murs de toub brun-rouges deux ouvriers agricoles  dont par exemple le second tient en travers du dos une pelle et une pioche dans le sillage d’un nuage de poussière de sable …

Motard passant devant le jardin de « Maata Molana » de la Fondation FOREM

C’est que la moto est bien pratique et rapide dans les venelles de l’oasis ; plus économique aussi aujourd’hui qu’une 4x4 diesel ou un dromadaire... C’est un puissant moyen de transport qui n’enferme pas son passager dans une coque de métal derrière un pare-brise.
Au contraire, tête nue ou avec le chech  on participe à moto du même air froid ou brûlant des palmes, des mêmes éclats de lumière et d’ombre…

On remarque vite que les toutes nouvelles motos, stationnées ici ou là devant un portail ou à l’angle d’une ruelle ont leur guidon, leur réservoir, selle, porte-bagage et amortisseurs enveloppés dans une fine pellicule de plastique transparent… Comme si elles venaient juste de sortir du magasin du concessionnaire…

(J’imagine d’ailleurs bien les jeunes prénommer leur moto : Ezzina-la belle ou El Gadra-la puissante…)

Mais on remarque très vite également que presque toutes les autres motos, neuves ou vieilles, magnifiques ou simplettes, sont recouvertes d’un long tapis étroit de laine, aux couleurs vives tissé de motifs berbères traditionnels.

Un tissu bleu recouvre et protège également les amortisseurs…

Derrière la moto tapissée, un technicien s’affaire à réparer un compteur à eau

Devant un des bouchers du centre ville

Dans différentes boutiques ou étalages de vente à l’air libre du marché du centre nous avons retrouvé ces tapis faits mains. Multiples et doux au toucher ; aucun ne ressemblant à l’autre par son motif et l’efflorescence de ses couleurs ; tous d’une inventivité chaleureuse et sereine…

Denis Martinez et ma fille Yasmine découvrant le design épuré et les belles couleurs d’un tapis de moto
devant une échoppe de produits artisanaux


Denis Martinez découvre que le dos du tapis de moto est en fait
un support synthétique de récupération sur lequel est tissée la laine du dessus.


Ces tapis sont en fait fabriqués par les femmes à Tamanrasset ; femmes anonymes dont les mains délicates et inventives donnent un  autre air et éclairage aux routes et pistes innombrables du grand Sud…
Des tapis vendus pour subsister et qui « remontent » vers le nord avec le retour des camions revenant de Tawa, Arlit, Agades et du Burkina Fasso où ils faisaient leurs exportations de dattes des oasis algériennes…
Avec ces mini tapis le plasticien Denis Martinez imagine bien de faire, in situ, ici au marché d’El Menea même,  un atelier artistique en compagnie des étudiants et étudiantes de l’Ecole supérieure des beaux arts si l’occasion lui en était donnée… Il affirme : « ca c’est un design utilitaire qui sort des nécessités de la vie quotidienne, simplement et avec beauté ». Tapis qui servent tout à la fois d’assise agréable sur le siège de la moto mais participent ingénieusement à empêcher l’érosion de la selle et le dessus du réservoir de carburant par les éléments extrêmes que sont les vents de sable, les chaleurs, le froid…



Texte et photos Abderrahmane Djelfaoui

lundi 30 janvier 2017

Clé de Klee (été 1999)



à la lumière d’avenir
à nos vingt ans mûris

à mûrir encore

 Noir et blanc d’avril 1914, Kairouan.

Le peintre est-il sur l’âne ?..

Non, ce n’est pas lui.
Il est juste derrière.
Discret, souriant.

Et certainement
Un peu mystérieux ...





Belle époque
qu‘il creuse sillon
de ligne fine
suggérant un caf-conc
1905
jeux d’enfants
ou roulements mécaniques
de certains mecs

Frais et simples
ses aquarelles dessins caricatures
sont tendre
moquerie
tendre humour




Au milieu des Klee
Un Kandinsky
Dix neuf cent 24

De l’aquatique
Et de la méduse
Dans ce russe

Du beau
qui dans L’imperceptible
Fait frémir l‘échine du temps

J’apprécie une  musique
Lointaine Tunisie
en sourdine

Autant fasciné qu’Aar
De Berne
Son évidence






Nature morte arabe. 1930


Cet œil

Est-ce un œil

Ou un oiseau

Qui plus est avec une palme
et ses vagues sahariennes
de poterie marine

Fragrance peut être
d’une bédouine






Paysage au commencement du monde. 1935


Une ligne
Ondulant homme
Endormi
Sur poussière d’étoiles

Mystère serein et
Franc d’envers
L’endroit

Comme un escargot
Sans toit de nuit
Paupières au ciel 





Ad Parnassum. 1932


Civile signalisation
Toute d’antan venue
De demain

Mosaïque fine
Lumière

Automnalement simple
d’Etre





Navires rouillés. 1938

C’est peut être le port d’Alger
Vu de la Casbah
A l’époque des cheveux roux
De grand-mère

Plats bateaux baroques
Tels des piments
Sans force

Non pas pendus
Allongés
Sur le coté





Projet. 1938

Toute pensée
Ailée
Sur fer forgé D’un
balcon
Accoudée

Rêveuse
Parabole
Du signe





Labyrinthe détruit. 1939

Aurore
D’un couchant regard
Pour lesquels le cœur rouge
S’incline

L’étincelle
Intelligence ou reste d’espoir
Pour rebâtir






Légende du Nil. 1937

Aérogramme étésien
Qui arrive palimpseste respiré

Matin musical




Chant d’amour à la nouvelle lune. 1939



Les seins
Le cul
La main

Et les yeux

Bleus tombant

En parachute

La peau
Qui rejoint son sel
Au tapis

Plaisir
Prière
Seuls sens







Paysage scénique. 1937


Abstraction détonnant
Autant qu’écolier
Rêvant
             Danser
Ailleurs
            Qu’en sa classe





Bâtard. 1939


Toutes les Méditerranées
Sont monstresses d’Ulysse

Marionnette
Soudain sortie tempes à chimère

Cul d’oiseau

Sur un cheval nain







La belle jardinière. 1939

 Electrique
Par son arc bleu soudure

Enigmatique
Ligne aérienne sans ciel ni couloir

Que passé

(jets aux tuyères
carbonisés)





Insula Dulcamara…

Ici l’envie est respirée
En caresser la chatte du rêve

Par feuilles d’âges la siroter
Horizon d’iles
Musique
Souvenir









Exubérance / Bravoure. 1939



Cet Art
Des cavernes au crayon
Est Enfance
Libérée
Des poids de fonte
Tutoriels




Klee



homme clé
Paul d’orages
roses d’épis

pêne de lune
serrure ensemencée






Abderrahmane Djelfaoui
Berne, été 2000
©Abderrahmane Djelfaoui pour les poèmes
© Google images pour les illustrations




mercredi 18 janvier 2017

Charles-Henri Favrod témoigne de son engagement aux cotés des Algériens

Charles-Henri Favrod vient de décéder à Morges (Suisse) à l’âge de 89 ans. Né dans un milieu d’humbles vignerons protestants, il avait sa vie durant parcouru le monde en qualité de journaliste, de photographe, d’éditeur (avec Georges Simenon) et d’écrivain prêtant très tôt une attention soutenue et solidaire à l’Afrique, aux pays arabes, à l’Asie, l’Indochine et aux graves problèmes de décolonisation. On trouvera ici, de très larges extraits mettant en lumière ses relations profondes avec la révolution algérienne. Ces extraits font partie de longs entretiens avec le journaliste suisse Patrick Ferla qui en fit un livre intitulé : « La mémoire du regard, Charles-Henri Favrod. Le grand reportage, la, guerre d’Algérie, la photographie » paru aux éditions Favre, de Lausanne en 1997.


(Abderrahmane Djelfaoui)




Rencontre avec le mystérieux Serge Michel


… Je me suis rendu en Algérie pour la première fois en 1952 et j’avais alors pris conscience du problème qui se posait. J’étais cependant loin d’imaginer que, deux ans plus tard, à la Toussaint, commencerait quelque chose que l’on n’appelait pas guerre mais dont on finit bientôt par découvrir que c’en était une. Jusque là, je m’étais engagé résolument en Afrique noire. Mais la fin de 1955,  des français sont venus me dire leur étonnement que je ne sois pas davantage intéressé par des contacts avec des Algériens. Ils tentaient, à Lausanne, de sensibiliser l’opinion publique peu concernée alors par l’Algérie. C’est grâce à eux que je pu, en janvier 1956, visiter les bidonvilles de Nanterre. Le photographe Yvan Dalin m’accompagna. Nous découvrîmes que ces bidonvilles ressemblaient en tous points à ceux de l’Afrique du nord : les gens, entassés, y vivaient dans des conditions de précarité effroyable et étaient entièrement contrôlés par le FLN. Je compris alors qu’en métropole, la Fédération de France du FLN se trouvait à Nanterre comme un poisson dans l’eau.  Après cette première prise de température, les deux français que j’avais rencontrés à Lausanne me contactèrent régulièrement. L’un se faisait appeler Serge Michel, mais aussi le docteur Xavier. Petit, volubile, mystérieux, jusqu’au début de 1955 secrétaire de rédaction de Ferhat Abbas à Alger, il était toujours flanqué d’un séminariste en rupture d’église, Jacques Berthelet […]

Serge Michel (de son vrai nom Lucien Douchet)

Frantz Fanon et Lakhdar Ben Tobbal ...

En 1957, tous les politiques algériens, à l’exception des responsables de maquis, durent quitter leur pays pour se refugier au Maroc ou en Tunisie. Je les ai alors tous rencontrés.[…] Je me souviens, à Tunis, d’un moment pittoresque : J’avais souhaité voir Lakhdar Ben Tobbal, qu’on m’avait présenté comme un vrai chef de guerre, courageux et important. Ayant obtenu le feu vert, je fus très surpris lorsque, poussant la porte qu’on m’avait indiqué, je vis un… Noir assis derrière un bureau.
Ce dernier me dit : « Traitez-moi tout de suite de sale nègre ! » Je me suis fâché : « Si j’ai l’air étonné, c’est parce que vous n’êtes pas Ben Tobbal avec qui j’ai rendez vous et non pas parce que vous êtes noir ». C’était Frantz Fanon. Je rencontrais Ben Tobbal immédiatement après, sidéré de découvrir une figure typique des maquis algériens, petit paysan des djebels, mais possédant en livre de poche tous les écrits de De Gaulle. 

Lakhdar Ben Tobbal

Frantz fanon

Par la suite, il m’a été donné de voir régulièrement, à Tunis comme au Caire, des personnages lui ressemblant. C’était des gens frustes, rustiques, courageux, rigoureux qui ne laissaient en rien présager ce qu’allait devenir, hélas, le FLN, une fois au pouvoir […]
Je rencontrais régulièrement Farhat Abbas, Belkacem Krim, Lakhdar Ben Tobbal, Omar Ouamrane, Benyoucef Ben Khedda, enfin tous ceux qui ont illustré cette période. A Alger, je me rendais bien compte que Paris ne contrôlait plus rien et que l’éclatement menaçait.

Charles-Henri Favrod discutant avec Ferhat Abbas, Président du GPRA
(photo Marc Riboud, 1961)

Révolution ou Rébellion ?...

En tant que journaliste, j’étais dépositaire de secrets que je ne pouvais pas révéler. A mes yeux, la possibilité d’un dialogue était plus importante qu’un scoop. Je me mis à écrire un livre, La Révolution Algérienne, qui m’avait été demandé par Charles Orengo, Directeur aux éditions Plon et, à ce titre, éditeur du Général de Gaulle. Il venait de lancer une collection appelée Tribune libre,  qu’il avait notamment ouverte à la véhémence de Michel Debré. Orengo ne voulait pas tirer mon livre La Révolution Algérienne l’estimant inimaginable. Le seul titre possible, me disait-il est La Rébellion Algérienne. Je m’y opposais fermement arguant du fait que la seule façon de faire prendre conscience de l’enjeu de cette guerre était de parler, dans le titre, de Révolution. Je pensais aussi qu’en cas de gros problèmes avec Plon, Le Seuil – qui avait déjà publié un de mes livres, Le poids de l’Afrique – sortirait l’ouvrage. Mais je savais que le retentissement serait plus grand chez Plon, car le ton de mon livre tranchait radicalement avec Le Courrier de la Colère écrit par Debré. Orengo interrogea le général De Gaulle. Celui-ci leva les épaules et dit : « Pourquoi pas la révolution algérienne» ? Le livre paru enfin en 1959 et déchaina les passions. Dont celle de Maurice Clavel qui s’indigna qu’un suisse osa intervenir dans un problème franco-français […]


« L’ami Dahleb ».

Tout de suite après la parution du livre, un homme dont j’estimais la loyauté, Pierre Racine –Chef de cabinet de Michel Debré  alors Premier Ministre- me sollicita à mon grand étonnement. Il est faux, me dit-il, de penser que personne ne veut discuter au Cabinet du Premier Ministre. Après avoir parlé longuement parlé avec lui, j’acceptais de rencontrer des Algériens, mais exigeais un engagement écrit de sa part. Il me le donna. C’était d’autant plus surprenant qu’à cette époque personne ne voulait prendre le risque d’une accréditation. Je pris aussitôt contact avec Saad Dahlab, Responsable des Affaires extérieures du Gouvernement Provisoire Algérien (GPRA), qui soignait alors un début de tuberculose à Montana (station touristique à 1500 mètres d’altitude dans les Alpes suisses). En 1957, il était l’un des cinq responsables du Comité de Coordination et d’Exécution, le CEE, qui avait mené la Bataille d’Alger. Caché dans le faux plafond d’une blanchisserie, il subissait l’humidité chaude du jour et celle, froide, de la nuit. Lorsque les généraux Massu et Bigeard eurent l’avantage, Dahleb réussit à gagner le Maroc. Son état physique était tel qu’on le mit dans le premier avion pour la Suisse. Il s’y était vite requinqué et nous étions devenus amis. C’était un vrai combattant de l’intérieur, doté d’un robuste bon sens et dont le prestige était resté intact.

Youcef Benkedda et Saad Dahleb

Manipulations du SDCE à Melun

Parallèlement à nos discussions, Raymond Nicolet, à Genève, avait donc organisé la rencontre avec René Lalive. Celui-ci avait été séduit par Tayeb Belahrouf. Olivier Long, Haut fonctionnaire du Département politique suisse l’avait été encore davantage. Long trouvait à Belahrouf un air de diplomate qui lui conférait un aspect convenable « tout le contraire d’un fellaga », en résumé, un interlocuteur. Durant cette période de tâtonnement, je n’ai jamais rencontré Olivier Long qui manifestait la plus grand méfiance à l’égard du journaliste que j’étais […] Le Département politique n’a jamais cherché à converser avec moi et je n’ai jamais tenté d’imaginer ce que pouvait être la réalité du terrain. Il n’a jamais cherché à savoir ce que je n’écrivais pas. […]
En 1960, j’itinérais entre l’Afrique du nord et l’Afrique noire. Je faisais passer certains messages. On me demanda, en particulier, d’indiquer les grandes lignes de ce qu’allais dire De Gaulle, manière d’avaliser mon rôle. Puisque j’étais informé, j’avais le contact avec Matignon et l’Elysée. Je dus même commenter un propos, expliquer un texte à double sens. L’énigme était en effet encore de règle. Mais j’ai très vite été échaudé, parce qu’en juin 1960 il y a eu Melun (premières pseudo négociations avant Evian) dans des conditions très singulières. J’étais sur quant à moi, que les Algériens allaient accepter l’invitation. Il y avait à Paris beaucoup de gens pour penser le contraire. De Gaulle avait fait son offre de « la paix des braves » et Boumendjel et Benyahya étaient arrivés alors qu’on ne les attendait pas. Et pour cause ! Au même moment, le SDECE, en particulier le colonel Mathon avait organisé la venue à Paris de représentants de la wilaya 4 (Alger). Tandis qu’on enfermait les représentants du GPRA à la Préfecture de Melun, De Gaulle recevait, en grand uniforme, dans son bureau de l’Elysée, Si Salah et ses compagnons. Pour empêcher toute négociation avec les délégués du GPRA, Mathon leur signifia que la dépêche de l’AFP (Agence France Presse) avait été mal orthographiée à Tunis : ce n’est pas « la fin des combats, la destination des armes, le sort des combattants » dont on devait parler mais, selon le texte officiel : « la fin des combats : la destination des armes, le sort des combattants. » Non pas une virgule qui ouvre le champ de discussion, mais deux point qui la limitent la ferment. Le génie de langue française a des ressources infinies. Toujours est-il  qu’une grande occasion était perdue, d’autant plus que Si Salah n’était pas rentré à Alger, qu’il fut désavoué et exécuté. Quand j’ai dit plus tard à Bernard Tricot , proche collaborateur du Général à l’ Elysée, qu’un des compagnons taciturnes de la délégation des combattants avait tout révélé, il n’a pas voulu me croire. Aussitôt après, le FLN riposta violemment, s’attaquant à des baigneurs du Chenoua. Le Premier Ministre français, Michel Debré, qui avait fait confiance au colonel Mathon, réagit violemment : il retira son passeport à la femme de Boumendjel qui, dés lors, ne put plus le rejoindre en Suisse. Une méfiance énorme s’installa. Les Algériens s’enfermèrent dans le silence. Boumendjel me tourna le dos, d’autant plus que j’obtins assez vite des Français la restitution du passeport. Je m’obstinais, en même temps que je me sentais en porte-à-faux. 


Information ou secret des négociations ?...

Evidemment, à Berne, on ne souhaitait pas du tout, au Département politique que j’entretienne avec les Algériens des contacts qui pourraient aboutir une négociation directe entre eux et les Français. Je persistais à penser que ce face à face devait avoir lieu en Suisse. Bien que je fusse l’ami de Raymond Nicolet, je me méfiais un peu de son optimisme et de la vision folklorique de l’Algérie. A l’entendre, il suffisait d’un tapis vert et d’une rencontre entre les négociateurs sous l’égide de la Confédération helvétique pour que tout fut réglé.[…]
Aux yeux de Dahleb, la négociation devait être secrète et les pourparlers révélés que lorsque seraient constitués des dossiers communs, établis sur la base d’une exploration méticuleuse des divergences et un rapprochement des points de vue. Dahlab estimait nécessaire de décanter tout le contentieux afin d’éviter l’intervention de l’OAS. Or, tandis qu’il me faisait part de ses inquiétudes, je voyais, de mon coté, s’accélérer la stratégie de Berne. Elle tenait en un seul point : « annoncer des pourparlers pour que l’affaire se règle ». […]
Je ne me laissais pas démonter, je n’avais qu’un seul but : organiser une rencontre préliminaire entre un représentant dûment mandaté par le Gouvernement français et Dahlab. Cette rencontre eut finalement lieu, à Genève, le 8 février 1961, à l’Hôtel d’Angleterre. La France y avait mandaté le responsable des affaires juridiques du Quai d’Orsay, Claude Chayet. Ce personnage n’était pas inconnu pour les Algériens qui le croisaient, dans les couloirs des Nations Unies, à New York. De surcroit, Chayet pouvait, à cette époque, venir à Genève sans pour autant attirer l’attention. A Paris, en effet, les journalistes épiaient les faits et gestes de tout éventuel plénipotentiaire. [… ]

Claude Chayet

Chayet a immédiatement établi un rapport très favorable au Premier Ministre. Debré marquait effectivement un point : pour la première fois, il avait un contact sérieux. Je persiste donc à croire que cette rencontre de Genève a accéléré le processus. C’est à ce moment là que Louis Joxe à dit : « Il faut absolument que tout passe par moi et par l’Elysée ». De Gaulle a alors décidé : « Bon, allons, puisque les suisses le veulent. On ne va rien rédiger, mais envoyer Pompidou, parce que c’est ma signature ». C’est ainsi qu’eurent lieu les rencontres de Neuchâtel et de Lucerne. Je me suis alors retiré tout à fait. Des Algériens s’empressèrent en effet de révéler la rencontre de Genève afin de torpiller des contacts secrets. Ils y parvinrent tant et si bien qu’il fallut les renouer après l’échec du premier Evian, bien trop mal préparé pour réussir (20 mai – 13 juin 1961). Précisons que ces Algériens étaient de ceux qui n’attendaient qu’une chose de la Suisse : que notre pays fasse une annonce officielle, internationalisant du même coup le conflit et ce sans que, de part et d’autre, on ait pris le temps de la moindre réflexion politique. A peine faite, cette annonce publique entraina l’assassinat, par l’OAS, de Camille Blanc le maire d’Evian. Des mesures furent alors prises pour protéger Georges-André Chevallaz  syndic de Lausanne, qu’on estimait menacé. Et comme pour rajouter à la confusion, la France exigea soudain que le Mouvement National Algérien (MNA) de Messali Hadj participa aux pourparlers, en sachant pertinemment que le FLN refuserait. Bref, on tergiversa et quand s’ouvrit enfin la première conférence d’Evian, l’Algérie était à feu et à sang. L’OAS se déchainait frappant partout impunément. On n’a aucune idée de ce que furent l’année 1961 et les premiers mois de 1962, en Algérie. La loi française d’amnistie a tout oblitéré…. Pas un mot sur les assassinats en chaine : un  jour, on liquidait les petits cireurs ; le lendemain, les femmes de ménage qui allaient à leur travail et ainsi de suite avec les vendeurs aveugles de billets de loterie nationale, les préparateurs en pharmacie, les instituteurs, les universitaires. C’est ainsi que fut tué mon ami écrivain Mouloud Feraoun et tant d’autres avec lui. La rue livrée à l’OAS et tous ceux qui avaient prévu ce massacre, en particulier au Cabinet du Premier Ministre, étaient plus que jamais partisans d’une négociation secrète ne devant être révélée qu’une fois menée à bien.
Le communiqué annonçant les bons offices de la Suisse avait servi de détonateur : la première conférence d’Evian fut donc aussitôt un échec. Dahleb resta en arrière garde pour ménager une nouvelle négociation secrète qu’il conduisait avec succès. Sa méthode triomphait. Mais, en même temps, le paradoxe veut que les contacts n’eurent plus lieu en Suisse mais en France ! Tout fut finalement parachevé aux Rousses, dans un chalet appartenant aux travaux publics. Et puisqu’il fallait bien prendre en compte les bons offices de la confédération, la seconde conférence d’Evian eut lieu pour la forme, les Algériens logeant au Signal-de-Bougy […]
Mars 1962, la Délégation Algérienne aux négociations d’Evian dirigée par Krim Belkacem (on reconnait à sa droite Benyehya, Dahleb et Boulahrouf. A gauche : Ben Tobball avec son cartable et derrière lui M’hamed Yazid ; à l’extrême gauche Mostefai))


Camille Blanc, Maire d’Evian et ancien résistant au nazisme est assassiné
le 30 mars 1961 par l’OAS

En 1962, sitôt les accords d’Evian signés, De Gaulle voulait que  Ben Bella et les autres leaders détenus prissent aussitôt un avion pour Rabat. Mais Ben Bella entendait rejoindre aussitôt les négociateurs au Signal-de-Bougy où il manifesta sa première colère : à l’entendre, il y eut fallu mener les choses autrement. Mais je n’ai jamais pu lui faire reconnaitre qu’il était partisan de la politique du pire, rallié à ceux qui , au sommet de Tripoli, se félicitaient que l’annonce publique des négociations provoqua la réaction en chaine de l’OAS et rendit désormais impossible la négociation.  C’était tout de suite après l’échec du premier Evian. La Libye avait fermée ses frontières et aucun journaliste ne pouvait arriver de Tunis. J’avais un visa pour l’Egypte et, à Rome, je pris un avion pour Tripoli. Personne ne s’opposa à mon arrivée et je parvins à l’hôtel Méhari où siégeait le Conseil National de la Révolution Algérienne. Stupeur dans la salle, stupeur et embarras puisque je n’aurais pas du être là. Il n’était pas difficile de sentir que la tension était extrême et que les militaires des frontières imposaient déjà leur loi. Toutes les conditions du prochain affrontement étaient réunies. Boumedienne avait déjà toutes les cartes en main. […]

De retour de Tripoli, Charles Henri Favrod témoigne et commente en journaliste à la télévision suisse


*extraits des entretiens de Charles - Henri Favrod avec le journaliste suisse Patrick Ferla : « La mémoire du regard, Charles-Henri Favrod. Le grand reportage, la, guerre d’Algérie, la photographie » paru aux éditions Favre, de Lausanne en 1997.